De la Guerre, de Clausewitz

Cours par Isabelle Thomas-Fogiel. Texte allemand au  programme de l’agrégation 2006.

Note explicative  d’Isabelle Thomas-Fogiel
Je n’avais pas prévu initialement de mettre en ligne ce cours, qui, à mes yeux, ne présente pas d’intérêt si ce n’est celui purement pédagogique de présentation d’un texte peu familier aux étudiants de philosophie. Mais une partie de ce cours a circulé sur le net, sous forme de notes d’un étudiant, et de manière un peu dénaturée puisqu’on me fait dire que le texte est creux, son auteur sanguinaire, les allemands nécessairement guerriers, et par suite, le jury d’agrégation de philosophie un tantinet irresponsable. J’ai donc préféré demander l’enregistrement qui avait été fait de ce cours par un étudiant et j’ai fait retranscrire ce cours tel qu’il a été vraiment prononcé.  
Le cours comprenait trois volets distincts. Le  premier volet a commencé le 2 décembre 2006 jusqu’en février 2006. Puis les cours ont été interrompus  du fait de la fermeture de la Sorbonne (grève), le deuxième volet a donc été reporté. Le deuxième et troisième volet n’ont pas été enregistrés ni retranscrits par les étudiants car ils ont été prononcé après les résultats de l’écrit de l’agrégation, devant les seuls admissibles.
On ne trouvera donc ici que le premier volet du cours. Ce premier volet du cours comprenait sept leçons dont quatre sont proposées ici ; les trois autres sont en cours de retranscription et seront disponibles très bientôt. Le cours est donné ici tel qu’il a été prononcé ; je n’ai  n’a pas touché au texte retranscrit, même pour en corriger les coquilles. Le lecteur est donc prié de tenir compte du  caractère très inachevé du texte ici proposé.

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PREMIER COURS
Le cours sera constitué des trois volets, en un premier temps nous consacrerons  6 ou 7 séances à apprivoiser  ce texte, c’est-à-dire  à le présenter de manière générale ; le deuxième volet sera un commentaire suivi des trois livres que vous avez à commenter avec un réinvestissement des connaissances acquises dans la présentation générale (6 ou 7 séances). A l’issue de ces deux premiers volets de 13 séances, nous mettrons en place un planning d’explications avec lecture et traduction d’extraits précis. Nous prendrons un extrait que nous lirons et traduirons et ensuite nous en ferons le commentaire (3 séances après les résultats d’admissibilité).
Donc en ce jour anniversaire de la victoire d’Austerlitz, il nous faut commencer à commenter ensemble  De la guerre  de Clausewitz. Ce texte que nous avons à expliquer est l’écrit d’un général prussien, écrit inachevé, écrit par endroit constitué de simples notes fragmentaires, écrit ou pas un seul nom de philosophe ni de poète n’est cité, écrit tout entier tourné vers l’idée qu’il ne doit pas y « avoir de limites à la violence », pour reprendre une phrase du paragraphe 3 du chapitre 1, écrit qui, durant la grande guerre,  inspira tant d’état major,  provoquant sans doute tant de morts, écrit que Hitler voulait voir figurer dans la cantine de chaque soldat qui partait massacrer à l’Est, écrit, en un mot que le jury de l’agrégation de philosophie a chargé de représenter la philosophie allemande comme Strawson incarne l’anglaise, Platon la grecque. Comment interpréter ce choix, sachant, et vous le savez au stade où vous en êtes de vos études, que la langue allemande a produit des textes de philosophie non négligeables telle la Critique de la raison pure d’un certain E. Kant, la Phénoménologie de l’esprit d’un dénommé Hegel, ou encore  les Ideen , de celui qui fut et restera sans doute le plus grand des allemands ? Comment dès lors comprendre ? Faut-il y lire un anti-germanisme primaire de la part du jury ? Une volonté de déconsidérer la philosophie allemande en mettant en avant ce qu’elle peut avoir de moins philosophique et de plus allemand ? Faut-il imaginer que dans la guerre des paradigmes, l’un continental, l’autre anglo-saxon, le jury ait voulu définitivement donner l’avantage à la langue anglaise ? Ou bien faut-il sourire de voir combien, subrepticement, sourdement, inconsciemment, ressurgissent les stéréotypes nationaux par ce choix des titres et des auteurs. Là où les anglais parlent des individus (tel est le titre du texte de Strawson que vos camarades anglicistes ont à commenter), donc là où les anglais parlent des individus,  les allemands parlent de la guerre ! S’il y avait eu un texte en langue française, aurait-on vu imposer « De l’amour » de Stendhal ? Le français frivole parle de l’amour, l’anglais pragmatique défend l’individu, l’allemand lui pense à la guerre ; il la pense et il la fait puisque, je vous l’ai dit,  ce texte que nous avons à commenter a pour auteur un général qui servit l’armée prussienne de 1792 à 1811, l’armée russe de 1812 à 1814, puis la Prusse à nouveau jusqu’à sa mort en 1831.
A cette question : pourquoi ce texte plutôt qu’un autre, je n’ai pas de réponses et sans doute ne saurons nous jamais si ce qui présida au choix du jury fut une volonté de nature philosophique ou le seul hasard, qui en règle général l’est beaucoup moins. Quoiqu’il en soit, je commencerai dans ce cours par  esquisser les raisons que nous pourrions avoir de ne pas aimer ce texte pour mieux les déconstruire ensuite, puisque ce texte doit être commenté par vous, il vous faut donc l’aimer, (vous n’avez pas d’autre choix), et pour l’aimer il vous faut lui trouver un intérêt philosophique, forcément philosophique. Je vous aiderai donc dans cette « drôle de tâche », et procéderai pour cette présentation générale (premier des 3 grands volets)  en trois points :

I) Les raisons de ne pas considérer ce texte comme un texte philosophique

II) Déconstruction de ces raisons

III) Les enjeux philosophiques du texte : la raison, la métaphysique et la mort
 
I ) Les raisons de ne pas considérer ce texte comme un texte philosophique ou : Des préjugés qui en empêchent l’accès

Ces raisons sont autant de premières approches de la biographie de l’auteur, et du contenu superficiel de son livre. Les raisons de l’aimer seront, en revanche, des approches du contexte historique de l’époque et du contenu philosophique plus précis du texte. 

A)    Un militaire borné

Dans un premier temps, donc la consternation ne peut être que totale  puisque ce texte peut paraître incarner le moment précis où la pensée allemande n’est plus philosophie mais devient allemande, c’est-à-dire le moment précis où naissent les nationalismes, ce moment ou l’on peut dire, si nous  commençons à utiliser subrepticement  les catégories de Clausewitz, que nous assistons à une montée progressive aux extrêmes, « poussée aux extrémités » qui  conduit à la guerre absolue, c’est-à-dire à un mouvement de violence pure qui visera tout d’abord la soumission de la volonté de l’ennemi (paragraphe 2, chptre 1, livre 1) et donc à son désarmement (paragraphe 4) voire, la destruction physique de l’adversaire, cela dans un emballement qui sera celui des nationalismes mais pas celui de la pensée de Clausewitz. Pour Clausewitz l’objectif idéal de la guerre est l’anéantissement des forces armées de l’ennemi. On reviendra sue ce point et sa distinction d’avec l’idée d’une destruction physique de l’adversaire.
Donc Clausewitz est un patriote et un patriote prussien. Ce militaire qui, je vous le disais, servit dans l’armée de Prusse puis dans l’armée Russe de 1812 à 1814, et devint, à partir de 1815, instructeur des armées, ce militaire donc est l’ennemi juré en même temps que l’admirateur farouche de Napoléon et donc de la France. C’est un  militaire qui, nous disent ces biographes, reçut une éducation quelconque, voire bornée (point a). Vous n’avez pas affaire à ce cas classique de militaires issues de la grande noblesse, cas que vous trouvez illustrés dans la Recherche du temps perdu de Proust ou encore dans la Grande illusion de J. Renoir. Dans ce film, souvenez vous, vous avez la confrontation de quatre soldats, deux nobles : l’un allemand Von Rauffenstein, interprété par Von Stroheim, l’autre français, de Boieldieu, interprété par P. Fresnay, puis vous avez les français du peuple, un contremaître, aimable baroudeur, inénarrable Titi, du nom de Maréchal, interprété par J. Gabin et un grand banquier parisien, et donc évidemment juif, Rosenthal magnifiquement interprété par Marcel Dialo, qui jouait déjà un tendre marquis dépassé par sa gentillesse et ses amours dans la Règle du jeu. Or, dans ce film, Renoir peint admirablement la figure du militaire qui, avant d’être soldat, est un noble cultivé et raffiné, qui avant d’être de son pays est de sa caste, à savoir l’aristocratie. Von Stroheim, le colonel allemand tombe sinon amoureux,  (le dire comme cela ne serait pas tout à fait adéquat) mais disons qu’il tombe en amitié forte pour le noble français ; il l’aime plus que le combat qu’il doit mener à la tête de l’armée, plus que l’issue de ce combat qui verra son pays vaincu, il l’aime  parce qu’il est noble comme lui et que la classe transcende le territoire, l’aristocratie, les peuples, la confrontation entre deux hommes, celle des armées. Or, Clausewitz n’appartient pas du tout à cette figure de nobles cultivés, dilettantes et esthètes, nobles qui vont à la guerre comme on se rend à son club, c’est-à-dire avec élégance, désinvolture, voire nonchalance. Clausewitz entre à l’armée dès l’âge de 13 ans et, nous dit un de ses  biographes, y reçut une éducation bornée. Je cite donc ce biographe :  « le père de Clausewitz était un officier de la guerre de 7 ans imbu des préjugés de son état ; au foyer de ses parents il n’a guère rencontré que des officiers et ce n’était pas les plus cultivés ni les plus ouverts ; dés sa treizième année il devint lui-même soldat, participant aux campagnes de 1793 et 1794 contre la France et toute cette partie de son service jusqu’en 1800 ne lui permit de s’imprégner d’aucune autre opinion hormis celles qui habitaient l’armée affirmant l’excellence et la supériorité de l’armée prussienne et de son organisation ». J’emprunte cette citation à un livre qui est en français et, qui comme le note R. Aron, n’a pas d’équivalent en allemand à savoir, M.L Steinhauser, Carl von Clausewitz , de la révolution à la restauration, écrits et lettres, Gallimard 1976. Dans ce texte, donc Marie Louise Steinhauser -qui on ne sait pourquoi s’est entiché de notre petit général- recueille l’essentiel des textes de Clausewitz antérieurs à 1815, ainsi que des fragments de la correspondance et des extraits d’écrits politiques. (La citation que je viens de vous donner et qui est un témoignage sur le milieu d’origine de Clausewitz se trouve p. 444).
Cette première citation me permet de faire un point bibliographique, point d’information et de  respiration. Dans ce début de cours, j’ai cité des textes littéraires et des films, et ils font partie de la bibliographie que je serai tentée de vous donner. Lisez Proust, vous y croiserez des militaires sympathiques et presque émouvants, lisez aussi  Stendhal, vous y verrez des militaires pommés, lisez aussi et évidemment  Tolstoï, Guerre et Paix, et achetez les DVD de la Grande illusion, celui du « Jour le plus long », où Robert Mitchum est superbe,  faîtes vous offrir à Noël, un coffret sur les films de guerre, ceci  pour vous mettre dans la Stimmung du militaire, appréhender son ethos et sa manière de penser ; pour la partie stratégique, car vous le verrez, il sera question de stratégie, de tactique, de fortification, et autres ponts à consolider, lisez  Tristram Shandy, de Sterne. Dans ce livre, le héros est flanqué d’un oncle toqué qui se passionne pour les problèmes de fortifications militaires. Lire ce livre est donc un moyen agréable de vous initier aux importants problèmes des « fortifications », problème  que vous trouvez abordés dans le livre VI de Clausewitz. Certes, dans Tristram Shandy, le héros est toqué -puisque l’auteur est anglais- et  vous trouverez donc une approche un rien loufoque des graves problèmes qu’aborde Clausewitz, problèmes tels que -pour n’en donner que quelques exemples à partir des têtes de chapitres de  De la guerre-  cette  décisive  question des : « Positions fortifiés et camps retranchés » (chapitre XIII, du livre 6) , ou encore cette question de : «la défense des rivières et des fleuves » (chapitre 17 qui, fort logiquement, succède au chapitre 16 intitulé de la « défense en montagne », ou encore le magnifique chapitre intitulé « des forteresses (chapitre X) ». En un mot, ces lectures ou visions de film peuvent être un moyen agréable de vous mettre dans un bain guerrier, c’est-à-dire en situation de préparation au concours de l’agrégation. Pour continuer ce point sur la bibliographie, j’ai cité R. Aron, il s’agit de son texte intitulé : « Penser la guerre, Clausewitz », éditions Gallimard, 1976, deux tomes. En fait, je pense que c’est ce texte que le jury de l’agrégation voulait mettre au programme, ce qui n’est pas trivial, car R. Aron est sans doute un philosophe et ce texte est, assurément, son chef d’œuvre. Sans doute, les membres du jury se seront ils aperçu au dernier moment que R. Aron n’écrivait pas en allemand mais en français, et que si ils le mettaient en texte allemand, cela allait encore faire des tas d’histoires (l’étudiant est procédurier et le collègue grincheux). C’est pourquoi ils ont in extremis mis ce sur quoi  Aron écrit au programme, à savoir Clausewitz. Le tour était joué, la catastrophe évitée. Ne rions pas car je n’ironise pas du tout, et je ne puis que très sérieusement vous dire que c’est de R. Aron qu’il faut parler à l’oral. Pour vous y aider, si vous n’avez pas le temps de lire les deux tomes magnifiques mais un peu longs, je vous indiquerai précisément quelles sont les analyses et thèses de R. Aron sur chacun des points que nous aborderons. Je n’ironiserai donc plus, j’aroniserai, et je vous suggère d’en faire autant le jour de l’oral. Toujours  à propos de R. Aron, vous pouvez lire un texte plus court que l’œuvre maîtresse que je viens de vous citer ; ce petit texte est intitulé « Sur Clausewitz » aux éditions complexes, 2005 pour la 2éme édition. Il s’agit d’une série de conférences faites par R. Aron sur Clausewitz, texte qui aborde tous les aspects aussi bien biographiques que philosophiques. Il est un autre petit texte de même format dont je vous conseille la lecture « Clausewitz et la guerre » de H. Guineret, excellent texte paru dans l’excellente collection « philosophies » aux PUF. Je referai un point bibliographiques à un autre moment de mon cours et reprend donc le fil de mon propos. On peut donc en première approximation concevoir Clausewitz non seulement comme un général borné,  c’était là mon  point A, mais  qui, plus est, comme un nationaliste suspect. Ce sera là le point B de cette première approche de Clausewitz.
 
B) Un nationaliste suspect.

Clausewitz serait nationaliste au plus mauvais sens du terme, c’est-à-dire avec ces germes d’hégémonisme et de fanatisme qui ont mené à la destruction de l’Europe. Citons quelques extraits de cet aspect que même R. Aron déclare ne pas aimer chez l’auteur, comme par exemple sa revendication des mérites ou des vertus du peuple allemand par opposition au peuple français.
Sur la langue tout d’abord :
« La langue française qui ne passe pas pour harmonieuse, n’en est pas moins très sonore et elle use de cette qualité en coquette avec toute la vanité propre au caractère national ».Von Clausewitz, De la révolution à la restauration, écrits et lettres p. 302 ; vous retrouverez certaines de ces citations dans le petit opuscule de R. Aron Sur Clausewitz, aux Editions complexe.
Vous avez là, l’un des traits les plus caractéristiques du nationalisme qui sous couvert de valoriser une nation dévalorise une autre, créant ainsi les conditions d’un conflit sans merci.
Citons un autre extrait de texte :
« Une personne qui parle français me fait la même impression qu’une femme en robe à paniers. Les mouvements naturels de l’esprit comme ailleurs ceux du corps sont dissimulés sous des formes rigides. La langue allemande est un vêtement ample où l’on perçoit chaque mouvement du corps et donc aussi les mouvements gauches et quelque peu balourds des êtres que le destin n’a pas favorisés », même texte p.302.
Là, en plus du fanatisme nationaliste qu’induit la dévalorisation de l’autre peuple, vous avez un trait assez caractéristique du nationalisme qui se met en place à l’époque. Notre brave général, vous le voyez,  revendique la « balourdise » de l’allemand comme une vertu. C’est un trait qui comprend en germe les éléments du populisme qui va souvent de pair avec le nationalisme, comme on le voit par exemple dans la France de Vichy. Il s’agit de glorifier le rude bon sens paysan contre le raffinement coupable des élites, de faire du  lourdaud un héros, du rustaud la norme, du rustre un modèle. Hegel à la même époque mettait en garde ses contemporains contre  ce populisme qui élève la rudesse paysanne au rang de vertu. Il écrit : « Les allemands protègent toujours le bon sens contre les prétendues arrogances de la philosophie. Efforts vains car si la philosophie leur concédait tout, tout cela ne leur serait en rien utile car de bon sens, ils n’en ont aucun. Le bon sens ne réside pas dans la rudesse paysanne mais traite avec violence et liberté des déterminations de la culture et cela selon la vérité. » (traduction française de ce texte dans Philosophie n° 13). Vous voyez donc apparaître dans ces deux textes contemporains (Clausewitz est le strict contemporain de Hegel, il naît en 1780, Hegel en 1770, Clausewitz meurt en 1831, Hegel en 1830), vous voyez apparaître le problème du populisme, populisme qui semble à la lumière de nos citations être la deuxième caractéristique du nationalisme de Clausewitz. Ce nationalisme se dit non seulement dans l’opposition des langues des deux nations mais encore dans l’opposition de l’esprit du peuple, pour reprendre une catégorie hégélienne. C’est ainsi que Clausewitz écrit : « Force est de constater que le français de nature bornée et de peu d’ambition, vaniteux de surcroît est bien plus facile à intégrer en un ensemble uniforme qu’il se plie mieux aux buts de son gouvernement et qu’il est par conséquent un instrument politique bien meilleur que ne l’est l’allemand avec son esprit impatient de toute limite, la diversité des caractères individuels, son goût du raisonnement et l’inlassable aspiration qui le fait tendre à un but sublime » (toujours extraite de la correspondance et que l’on trouve commentée p. 2 » du « petit Aron »).
C’est une citation que je vous demande de noter dans sa quintessence car j’y reviendrai. La noter dans sa quintessence signifie : relever la notation « le français facile à intégrer à un ensemble » d’un côté,  et de l’autre  « l’allemand impatient de toute limite » et « qui tend à un but sublime ». Je reviendrai sur cette citation dont l’approfondissement  nous permettra de passer  à notre deuxième grand point.  Notez qu’au sujet de cette citation,  R. Aron note, p. 23 de « Sur Clausewitz »,  que le français aurait tendance à inverser le propos, c’est-à-dire à considérer l’allemand comme discipliné et donc facile à manier et le français comme symbole de liberté et de diversité. C’est là le propre des nationalismes, ce qu’on dit de l’autre est précisément ce qu’il dit de nous et donc chacun en condamnant l’autre se rejette soi-même.  R. Aron note également son aversion pour ce genre de propos en notant : « je voudrai une fois pour toutes avouer mon allergie pour ce genre de littérature, bien qu’elle n’ait pas disparu et qu’elle risque de persister tant que les groupes humains s’affronteront », p. 23.
 Mais avant que de m’arrêter à mon tour sur cette citation non pas pour la déplorer mais pour interroger le curieux usage des termes : « dépasser la limite » et « aspiration qui le fait tendre au sublime », je voudrais donner une troisième raison qui pourrait nous inciter à ne pas aimer ce texte. Dans le point A,  nous avons vu que Clausewitz pouvait être considéré comme un militaire borné, dans le point B comme un nationaliste suspect, dans le point c comme un écrivain sans grande références culturelles.

C)    Un livre sans références culturelles

 Et en effet, nous avons là un texte d’art militaire, apparemment dénué de toutes mentions artistiques, philosophiques voire scientifiques. Pour vous en convaincre, il vous suffit de procéder à  l’indexation  des noms de notre texte. Vous trouvez en grand nombre mention de Fréderic II et Napoléon qui sont en fait les deux protagonistes de ce texte. Beaucoup de généraux et de maréchaux , tels Turenne (1675) –je vous balance les dates de mort pour que vous vous repériez dans cette galerie de portraits, généralement peu arpentée par les philosophes-  Bernadotte (1844), Fouqué (1774)  ou Murat (1815), voire encore, plus loin de nous, Hannibal, cité trois fois. Vous trouvez bon nombre de personnages historiques, les différents Louis qui régnèrent sur la France et les différents Frederich de Prusse, vous trouverez des princes de sang comme Condé, et quelques hommes d’état, sinon grands du moins honorablement connus de quelque archivistes. Pour le dire avec plus de minutie, vous avez exactement 122 noms propres pour un livre de 710 pages, ce qui est très peu de noms pour tant de signes ;  mais en plus, sur ces 122 noms vous avez 77 qui sont des militaires purs, Feldmarshall, général et autres grades militaires ; il s’agit  de purs militaires car je ne compte pas ceux qui en même temps que général furent soit homme d’état comme César, soit écrivain ou historien militaire comme notre brave comte de Ségur (Philippe, Paul), qui fut général mais écrivit aussi une Histoire de Napoléon et de la grande armée en 1812. Si vous ajoutez aux noms de purs militaires ceux qui le furent mais écrivirent sur la guerre ou la nation, si vous ajoutez les rois ou chef d’état cités qui sont, en règle générale, chefs des armées, il ne se trouve  plus que deux hommes qui n’ont ni chanté ni fait la guerre, deux noms pour représenter, incarner, l’activité de la pensée (art, philosophie et science confondus), deux noms donc de grands hommes qui ne le furent pas par la mitraille : Euler et de Newton. Le mathématicien Euler est cité deux fois (Euler, vous le remettez, juste avant la révolution française, il meurt en 1783, c’est un suisse qui est parti en Russie servir la Grande Catherine). Newton est cité trois fois. Considérons maintenant le  contexte en lequel apparaîssent ces deux uniques noms de la culture de l’Europe.  La première fois, c’est dans le chapitre « le génie guerrier » p. 79 du texte allemand : « en ce sens Bonaparte a dit très justement que maintes décisions qui échoit au chef de guerre pourraient former des problèmes mathématiques qui ne seraient pas indigne de la force d’un Euler ou d’un Newton. »,  traduction française p. 101.
L’autre citation, où Newton et Euler apparaissent encore ensemble, se trouve p. 118 de votre texte allemand, livre II, chapitre II dans le passage qui se demande si je traduis littéralement « comment le savoir peut-il être défini ? » et qui est traduit dans l’édition française actuellement disponible par  « Nature du savoir » ? Après avoir, dans la première phrase, dit que le commandant en chef n’a pas besoin d’être un écrivain ou un historien érudit et qu’il doit simplement être au fait des affaires supérieures de l’état, Clausewitz thématise la différence entre ce qu’il faut pour faire un général et ce qu’il faut pour produire Euler et Newton. Le bon général doit observer, et son activité  repose sur l’empirie ; les talents ou facultés qu’ils acquièrent sont donc ancrés dans la vie, dépendantes de l’expérience. A la différence des mathématiciens et physiciens. C’est ainsi que Clausewitz écrit  p. 118 et trad p. 141. « La vie avec tout ses riches enseignements ne produira jamais un Newton ou un Euler alors qu’elle peut produire les calculs supérieurs d’un Condé et d’un Fréderic le Grand. ».  Il convient sans doute de faire attention à tout ce passage de la page 141, sur lequel nous reviendrons dans un autre contexte. On pourrait le comprendre en un sens obvie à savoir les calculs de Condé, donc d’un chef militaire doivent se référer à l’empirie ; mais en fait Newton aussi doit s’y référer, qui n’est pas pur mathématicien mais physicien ou philosophe de la nature. La différence pertinente se trouve concentrée dans le terme « vie » plutôt que dans  la différence entre une science empirique et une science dite fondamentale. La vie, en plus de l’observation empirique, c’est les passions, la souffrance et la mort ;  c’est cette dimension que le chef militaire devra prendre en compte et qui donne à ses calculs leur spécificité et à sa discipline le statut d’art et non de science. Je reviendrai sur cette importante distinction entre art et science, mais pour l’instant la finalité de mon étude était ailleurs, à savoir ce que nous dit Clausewitz à propose  des deux seuls hommes de culture qu’il cite.
Passons donc à la troisième citation où cette fois Newton n’est plus flanqué d’Euler, c’est  p. 659 :« en ce sens Bonaparte a raison de dire  dit très justement, ce serait là une tache ou un problème d’algèbre face auquel même un Newton resterait interdit ». Si nous résumons l’esprit de ces citations,  l’une consiste à penser la différence entre le génie d’un penseur et celui d’un chef militaire et les deux autres à montrer que la guerre mobilise dans sa stratégie et sa tactique des calculs complexes.  Pour comprendre à quel point, l’on peut, à partir de ces citations, dire que ce n’est pas un grand texte de culture, il suffit de mettre en regard les assertions de Clausewitz avec des propos d’autres chefs militaires ou d’autres généraux.  En effet, l’idée de Clausewitz selon laquelle,  je cite : « il n’est pas nécessaire que le commandant en chef soit un historien érudit ou un écrivain mais il doit être au courant des affaires supérieures de l’état » p. 141, peut être comparée à celle  De Gaulle, dans son texte de 1934 :   « La véritable école de commandement est donc la culture générale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exercer avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, d’apercevoir les prolongements et les interférences, bref de s’élever à ce degré où les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre capitaine qui n’eut le goût et le sentiment du patrimoine de l’esprit humain. Au fond des victoires D’Alexandre on retrouve toujours Aristote ». Bel hommage des généraux aux philosophes ; vous trouverez cela dans  Vers l’armée de métier, Paris, Plon 1934. Il n’y a pas à penser que c’est une question d’époque et que en 1934 on était plus sensible à la culture qu’en 1831 ; en effet, Fichte, que Clausewitz a lu, dit la même chose que de Gaulle à savoir que derrière le général il y a toujours la culture et derrière Alexandre, Aristote.
De même, si nous restons dans le strict domaine mathématique, en lequel se tient Clausewitz , ces citations d’Euler et de Newton sont  par rapport à un sujet comme la guerre d’une extrême pauvreté, car la guerre a toujours affaire aux  mathématiques. Ainsi certains théoriciens qui précédèrent Clausewitz dans cette interrogation sur la guerre ont voulu la réduire à une pure question d’application mathématique. C’est le cas de Von Bulow que Clausewitz connaît et critique ; Un point en passant sur ce théoricien militaire prussien, mort en 1807, qui écrit l’esprit du système de guerre moderne, dont vous trouverez un extrait de texte dans Guineret, Clausewitz et la guerre. Von Bulow  conçoit la guerre comme une vaste physique des chocs sur le modèle de la science de Newton, la guerre serait en fait des masses qui rentrent en contact à une certaine vitesse. La question de la guerre est : « y a t’il des lois qui déterminent la conduite de la bataille et de la campagne ?» et la réponse est bien sûr positive, sinon le choc des armées serait le choc des deux  contingences  et les généraux, des pantins du hasard. C’est pourquoi Von Bulow  tentera de concevoir la  série de lois qui structure les masses en mouvement, que sont les armées ,sur le modèle de la physique des chocs. Cet auteur croit donc possible une science stratégique absolument a priori ;  science des actions humaines.  Vous me direz Clausewitz (et c’est un trait que l’on étudiera) refuse de faire de la guerre (tant dans sa dimension stratégique que tactique) une science déductive. C’est vrai et c’est une juste remarque que vous faîtes là, mais cela n’empêche qu’on peut être que  déçu par ces références à Newton ou Euler. On a  l’impression que ce sont des formules toutes faites, des coups de chapeau en passant. Pour le dire autrement,  on s’attendrait à quelque chose de plus explicite, on s’attendrait à ce qu’il montre précisément pourquoi Newton resterait interloqué devant tel problème, pourquoi la théorie physiques des chocs ou des frottements ne peut rien dans telle situation X. Pareille analyse était de son ressort  comme elle l’est de tout militaire puisque vous savez que les militaires de haut rang  sont généralement de très corrects mathématiciens (en France comme en Allemagne, ils font même de mathématiques à haute dose). A ce titre, on citera en passant un autre exemple contemporain de Clausewitz , à savoir son quasi équivalent dans l’armée française. Il s‘agit de Jean Baptiste Poncelet. Vous avez un militaire qui deviendra l’un des mathématiciens les plus géniaux de son siècle, qui combat dans l’armée de Napoléon. Il fait la campagne de Russie, et est fait prisonnier en 1812, c’est-à-dire au moment où Clausewitz  était en Russie ; notre brave Poncelet  est interné à Saratov et là il prépara, alors qu’il n’avait pas de livre de mathématiques, une révolution totale de la géométrie puisque c’est l’initiateur de la géométrie projective. Chose émouvante et magnifique que cette géométrie ! C’est une révolution basée sur l’emploi de la perspective et des sections planes, sur l’étude des diverses transformations géométriques et qui se fait par l’introduction systématique des éléments à l’infini et des éléments imaginaires. Cassirer en parle dans Problèmes de la connaissance, tome IV. C’est une révolution sans précédent dans les mathématiques et en fait, cete révolution est née de problèmes militaires. Donc cette anecdote pour vous dire que l’art militaire et les mathématiques sont absolument liés et que cela rend les références de Clausewitz encore plus pâles,  puisque l’on s’attendrait quand même à quelque chose de plus substantiel.
Plus encore, non seulement le livre ne contient que de navrantes références culturelles, mais encore nous trouvons une véritable polémique de Clausewitz contre les lettrés progressistes, à l’origine des errements de la révolution française. J’ai parlé du populisme tout à l’heure, le paysan savoyard contre le lettré parisien, telle est la manière dont on pourrait résumer l’opposition de la France et de l’Allemagne pour Clausewitz. Il dénonce l’effet des lettrés sur la politique.  Il écrit ceci : « Il suffit d’observer dans le détail l’histoire de la révolution française à l’époque de ses assemblées nationales pour voir combien cet effet est réel. Il y avait là un foisonnement de vie et d’activités d’intrigues et d’affrontements de luttes et de succès de crainte et d’espoir de terreur et de joie une solidarité entre amis et un acharnement à traquer l’ennemi, cet enthousiasme qui soulève l’individu et entraîne les autres enfin l’une ou l’autre intervention aussi habile que violente : toute une vie politique riche et florissante qui évoque le forum de la Rome antique et les places publiques d’Athènes. En regard d’un tel spectacle de la vie civile, le fait de vaquer sans bruit à ses affaires privées prenait forcément figure de stagnation et c’est dans ce sens qu’il faut les entendre déplorer sans fin l’indolence et l’inertie de leur époque ». Steinhauser page 406.
Cette citation est d’une importance d’une importance capitale dans notre approche de l’auteur : d’une part parce que la critique de l’exaltation qui s’y trouve  montre que notre Prussien est, en fait, un modéré - j’y reviendrai-,  d’autre part et surtout elle montre quel est le régime souhaité par l’auteur, ou plus exactement la manière dont il conçoit les temps de paix. Il est toujours intéressant, quand un auteur écrit sur la guerre et sa nécessité, de demander : « comment conçoit il les temps de paix ? ».  Il faut déterminer comment est rêvée la paix pour savoir pourquoi on veut faire la guerre. Or, Clausewitz conçoit les temps de paix comme des temps ou le commerce est la seule valeur et ou chacun doit vaquer à ses occupations privées.  Nous avons donc un chef de guerre qui ferait l’apologie de la guerre pour le commerce, pour que chacun vaque à ses occupations. Dans cette période d’exaltation qu’est quand même la réception en Allemagne de la révolution française, Clausewitz se donne donc comme un farouche adversaire de la révolution française, et de toute idée de représentation parlementaire. Il veut pour l’Allemagne une monarchie non parlementaire en laquelle chacun vaque au commerce et aux occupations matérielles. Son modèle de société, c’est le commerce. C’est très inattendu dans le contexte, car généralement la défense de la guerre va de pair avec un certain souffle épique ou héroïque. On ne meurt pas pour des considérations de boutiquiers. Pour vous faire appréhender le côté inattendu parce que non épique, non héroïque de ce texte, je ferai deux citations : l’une facétieuse puisqu’il s’agit d’une citation du film d’O. Wells : Le troisième homme , les autres empruntées à Rousseau,  Fichte et Hegel. Par ces citations, qui  font toutes, d’une manière ou d’une autre, l’apologie de la guerre,  vous percevrez  la différence avec notre général, différence qui ne joue pas en sa faveur du moins, apparemment puisque je vous rappelle que nous allons dialectiquement déconstruire toutes ses raisons de manière à ce que vous puissiez accéder au différentes faces ou côtés du cube qu’est ce livre étrange intitulé De la guerre.
Donc la première citation est celle du troisième homme, vous l’attendiez bien sûr, c’est un passage obligé de tout discours sur la guerre, Orson Wells qui dit ceci devant la grande roue :
« En Italie, durant 300 ans ils ont eu les Borgia, la guerre civile et la terreur. On vous tuait pour un rien mais ils ont produit Michel Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance tandis qu’en Suisse ils ont pratiqué le fraternité. Ils ont eu durant 500 ans la démocratie et la paix et ils ont produit une pendulette qui fait coucou. »
Or avec Clausewitz, on pourrait reprendre la citation en l’inversant. Nous avons la mort la terreur, et la guerre,  pour arriver à un monde de pendulettes toujours à l’heure ; nous avons toute la solitude du soldat, la peur, le vacarme et la mitraille pour aider à la calme digestion des horlogers. C’est choquant. Pourquoi l’est ce ? Parce que, quand même, sauf à être  « anglo-saxon » et ne se préoccuper que du commerce et des individus (je plaisante), dans la guerre ce dont il est question c’est du don absolu de soi, puisqu’il s’agit de donner sa vie, sans contrepartie possible, sans rien en échange. La guerre, c’est le moment ou la mort n’est plus une limite, c’est en fait l’arrachement à la naturalité par le don de sa vie. Dans la guerre, il est question de ce que Hegel décrit au début de la dialectique du maître et de l’esclave comme la possibilité la plus haute de l’homme, à savoir exposer volontairement sa vie. Et c’est à ce texte qu’il faut un moment revenir pour comprendre la curieuse position de Clausewitz, son étrange mesure dans une époque qui ne l’est déjà plus. Tout d’abord, il nous faut rappeler cet étrange moment qu’est la thématisation du combat, de la guerre de chacun contre chacun dans la Phénoménologie de l’esprit, pour ensuite citer quelques déclarations fracassantes de Rousseau et Hegel sur la guerre. Je reviendrai plus loin sur les lectures de Clausewitz  à savoir qu’il a lu Fichte et Kant, et selon toute vraisemblance Hegel quoiqu’il  y ait une polémique des interprètes à ce sujet. Mais quoiqu’il en soit, la glorification de la guerre, de la mort, et de l’exposition de sa vie, sont des thèmes de son époque et en regard desquels sa position ne peut qu’apparaître étrange.
Souvenez vous donc de ce passage de la Phénoménologie : le deuxième moment de la conscience de soi où il est question de l’émergence de l’esprit, de l’arrachement de l’homme à la naturalité, l’instinct, le corps, le corps naturel, le corps que nous partageons avec les animaux. Nous devons sortir de ce moment et il semble que Hegel hésite entre l’amour et la mort comme solution à l’aporie. Plus précisément encore, on a pu se demander pourquoi l’arrachement à la naturalité,  et l’avènement de l’esprit dans la relation à l’autre, dont il est question dans ce moment du texte, devait passer par le combat, la lutte, le duel de deux consciences, duel que Clausewitz décrira au début du texte que nous avons à commenter comme paradigmatique de toute guerre. Pourquoi la guerre plutôt que l’amour ? C’est troublant chez Hegel car  on a un premier moment qui précède la dialectique du maître et de l’esclave où nous reconnaissons autrui dans le désir sexuel. Or, dans ce moment de la guerre, de la lutte il s’agit que l’autre me reconnaisse au delà de mon corps, c’est à dire du corps naturel, de ce qui fait la nature, ou de ce que me donne la nature.
Nous avons le premier moment de l’excentration de soi, le premier moment d’un corps qui ne sera plus le corps matériel mais un corps habité par l’esprit, un corps de chair diraient les actuels phénoménologues. Nous sommes au moment ou l’homme va devenir un être métaphysique, étymologiquement au delà de la nature, au delà de la phusis. Or, ce passage du corps naturel à l’esprit métaphysique, ce moment de l’incarnation de l’esprit dans le corps, ce moment de la chair,  est pour Hegel le moment de la mort. Alors répétons cette question à laquelle nous n’avons pas répondu : Pourquoi la mort plutôt que l’amour ?
En fait, vous explique Hegel, je ne veux pas que l’autre me reconnaisse dans la jouissance que je lui donne car elle ne fait rien d ‘autre que de  me maintenir et de le maintenir dans un  état de naturalité. Il faut qu’autrui me reconnaisse non dans sa jouissance, comme c’est le cas dans la relation sexuelle, mais dans ma possibilité la plus haute et cette possibilité la plus haute, c’est la mort, toujours la mort, rien d’autre que la mort, « le maître absolu », vous dit Hegel. Je veux qu’Autrui me reconnaisse dans ce que Hegel appelle, avant Heidegger,  mon « être vers la mort » et réciproquement, je dois moi même être tendu vers la mort, car c’est comme « être pour soi », comme être au delà de la naturalité, comme esprit et non comme être vivant, englué dans la naturalité que je veux être reconnu. Donc non seulement, je dois mettre en vie la vie de l’autre pour l’élever du même coup à la condition de sujet mais je dois également et prioritairement mettre en jeu ma propre vie, pour m’arracher à l’enracinement dans la naturalité et me poser comme au delà de la nature c’est-à-dire comme être  pour soi, être libre. Dés lors le risque de sa propre vie signifie l’arrachement à la naturalité et la conquête de la liberté. Et  le risque de sa vie passe par la lutte, le duel, le combat. C’est la nécessité de se mettre en jeu, de mettre en jeu sa propre vie et celle de l’autre ; voir Phéno,  p. 159
« L’individu qui n’a pas mis en jeu sa propre vie peut bien être reconnu comme personne. Mais il n’a pas atteint la vérité de cette reconnaissance comme reconnaissance d’une conscience de soi indépendante. Pareillement chaque individu doit tendre à la mort de l’autre quand il risque sa propre vie ; car l’autre ne vaut pas pour lui plus que lui-même ; son essence se présente à lui comme un autre, il est à l’extérieur de soi et il doit supprimer son être à l’extérieur de soi ; l’autre est une conscience embarassée de multiples façons et qui vit dans l’élément de l’être ; or il doit intuitionner son être autre comme pur être pour soi ou comme absolue négation ».
Bien, nous continuerons la prochaine fois à appréhender la position de Clausewitz en la mettant en regard des grands textes contemporains sur la guerre et la lutte entre deux individus, paradigme de la guerre pour Clausewitz comme il le dit dés la première page de son traité

DEUXIEME COURS

Je vous rappelle tout d’abord la scansion de ce cours : nous consacrerons environ six  ou sept séances  à présenter le texte De la guerre, puis six autres à faire un commentaire suivi des trois livres que vous avez à commenter. A l’issue de ces séances qui nous mèneront  fin mars, quelques semaines avant l’écrit ; ensuite nous reprendrons la lecture avec cette fois la lecture à haute voix avec traduction d’extraits du texte. Voilà pour la structure générale de ces  cours de préparation au texte allemand.
 Je vous rappelle ensuite que cette phase  de présentation générale comprend trois parties :

I) Les raisons de ne pas considérer ce texte comme un texte philosophique

II) Déconstruction de ces raisons

III) Les grands enjeux philosophiques du texte, la raison, la métaphysique et la mort
 
I ) Les raisons de ne pas aimer le texte constituaient autant de premières approches de la biographie de l’auteur, et du contenu superficiel de son livre. Les raisons de l’aimer seront des approches du contexte historique et philosophique de l’époque et du contenu plus précis du texte.
Nous avions énuméré trois raisons la dernière fois que je résumai sous les têtes de chapitres un peu provocatrices : un militaire borné, un nationaliste suspect et un livre sans références culturelles. C’est à ce dernier point que nous en étions. Cette rubrique se divisait elle-même en trois moments : nous avions dit que De la guerre était un livre sans référence culturelle car seuls deux noms d’hommes de culture sont cités sur les 122 noms que comporte le texte et nous avions vu combien  leur traitement était décevant, voire désinvolte. Nous avions vu ensuite comment Clausewitz s’en prenait à ce qu’il appelle les « lettrés » et stigmatisait les débordements auquel avait  donné lieu les philosophes des lumières, avec leurs idées de démocratie parlementaire. Nous avions vu qu’à ces excès de dialogues démocratiques, Clausewitz opposait l’idéal d’une monarchie non parlementaire en laquelle chacun fait du commerce et vaque à ses occupations matérielles. A ce titre une phrase nous avait arrêté, que je vous relis : « Au regard d’un tel spectacle de la vie civile (I.e la ferveur démocratique de la France révolutionnaire)  le fait de vaquer sans bruit à ses affaires privées prenait forcément figure de stagnation et c’est dans ce sens qu’il faut les entendre déplorer sans fin l’indolence et l’inertie de leur époque. » (Steinhauser p. 406). Dans cette phrase, Clausewitz critique les accents héroïco-épiques avec lesquels certains philosophes dénoncent les paisibles préoccupations matérielles qui animent le brave bourgeois. ( Je dirai ici par parenthèse Il est possible qu’il s’agisse de Fichte, car celui-ci dans les Traits caractéristiques du temps présent fustigent ses contemporains et leur reproche de ne s’occuper que de leur « paisible circulation des humeurs ». Le texte de Fichte est de 1805. Clausewitz a lu Fichte et Kant, de manière certaine et était même bien imprégné de leur pensée puisque, jeune encore, il  suivi des cours avec des professeurs kantiens.  Aux  accents enthousiastes, voire mystiques de certains de ses contemporains, Clausewitz oppose le souci du commerce bien mené. Et c’est sur ce point que nous en étions restés en notant combien sa vision de la guerre et de la paix (qui toutes deux ont le commerce comme modèle, idéal et matrice à la fois) pouvait paraître en première approximation choquante car, comme je vous le disais, dans la guerre, il est question du don de soi, du sacrifice de sa vie et on ne meurt pas pour assurer la tranquillité des boutiquiers. C’est pourquoi, je vous avais proposé de mettre en regard cette position de Clausewitz, avec le texte clé de cette période, texte qui inaugure et marque à jamais de son empreinte toute pensée du duel, du combat et de la guerre, à savoir la dialectique du maître et de l’esclave. C’est la position de Hegel dans ce texte et plus généralement  ses positions sur le sens de la guerre qui, à mon sens permet de lire et de comprendre par opposition l’originalité de la position de Clausewitz. A cette proposition de mise en regard ou comparaison vous pourriez rétorquer qu’on ne sait toujours pas si Clausewitz a lu Hegel. Et de fait,  la chose donne lieu à des désaccords parmi les interprètes. Mais en dernière instance peu importe la factualité ici  sur laquelle nous reviendrons plus tard ; ce qui compte, pour l’heure, c’est la Stimmung de l’époque, l’ambiance ou le contexte. Or, le contexte était à l’exaltation de la guerre. Ce qui doit se comprendre d’abord philosophiquement car ce dont il est question dans la guerre c’est de la mort et de la mort qui n’est plus une limite mais devient une valeur ; mais ce qui doit se comprendre également historiquement parce qu’à cette époque la guerre a changée de nature. Arrêtons nous un instant sur cet aspect avant que de revenir à Hegel et ses propos fracassants sur la mort, la guerre, la liberté, propos dont le rappel permettra de cerner la spécificité de la position de Clausewitz.
Clausewitz est confronté à un fait nouveau, à savoir le changement de nature de la guerre. Avant la révolution française, la guerre est un métier, ce sont des professionnels qui la font, ils sont payés pour cela. Or, ce qui se produit avec la révolution française, c’est la levée en masse ; le citoyen en tant que citoyen doit faire la guerre si la nation est en danger. Vous voyez cela magnifiquement mis en scène par J. Renoir dans la dernière scène de La Marseillaise (film d’avant la seconde guerre mondiale comme La grande illusion  dont je vous ai parlé la dernière fois). La dernière scène donc représente des citoyens marseillais qui sont venus jusqu’à Valmy pour défendre leur patrie. Ils ne connaissent rien à ce qu’ils vont faire et sont confrontés à des gens en face qui sont des soldats professionnels. Ce que laisse pressentir la Marseillaise, c’est l’étrange folie de la confrontation entre une masse de va nu pieds anarchistes et une armée de professionnels aguerris. Folie d’autant plus grande de cette bataille qu’elle se solde par la victoire des bohémiens, c’est-à-dire du peuple qui croit face aux professionnels qui travaillent. Or, ce changement de nature de la guerre a une curieuse conséquence : la vie humaine a moins de valeur marchande. Tant que le soldat est professionnel, on regarde à la dépense de sa vie, si l’on peut dire. Avec la levée en masse et la gratuité du soldat-citoyen-combattant, la vie perd de sa valeur économique. Et donc, il faut remplacer  ce déficit par une valeur autre que le prix à payer et cette valeur autre semble être le discours sur le sacrifice de soi. Cette levée en masse en fait commence à l’époque de  Clausewitz, avec la révolution française, et s’achèvera avec la première guerre mondiale, dans cette espèce de cauchemar sacrificiel de tous les jeunes gens d’une nation, cauchemar que décrit très bien par parenthèse un très beau film de Tavernier La vie et rien d ‘autre, où -par parenthèse encore et digression- Philipe Noiret est bouleversant. Plusieurs moments de ce film évoquent avec force l’incroyable massacre de générations entières mais la scène la plus parlante parce que c’est  sans doute la plus sobre est celle qui met en scène  un  très jeune homme, déjà soldat alors qu’il a tout juste l’âge de réciter « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans », bref un timide adolescent qui aurait mérité de connaître un tout autre « chemin des dames », pour l’être moins (timide pas soldat). Bref ce presqu’encore enfant doit choisir parmi huit cercueils, le cercueil de celui qui deviendra le soldat inconnu. A ce moment là du film vous pouvez avoir une idée de ce qu’a pu être le sacrifice de multitudes de  vies et Noiret souligne que si l’armée avait été uniquement constituée de professionnels, politiques et généraux se seraient sentis plus comptables de la vie humaine. Cette levée en masse qui provoque la perte de la valeur marchande de la vie du soldat doit nécessairement s’accompagner d’un discours qui fonde l’idée de sacrifice. Et ce discours Hegel, mais aussi Fichte mais encore Rousseau en offrent un exemple frappant.
Revenons donc à la Phénoménologie de l’esprit, deuxième moment de la conscience de soi sur lequel nous avions conclu la dernière fois, dont la mise en regard avec le ton de Clausewitz ne peut qu’être significative.
Je vous rappelle donc que c’est dans la dialectique du maître et de l’esclave, c’est-à-dire dans le moment du combat, du duel entre deux consciences que l’esprit prend forme, prends corps, ou plus précisément s’extrayant de la naturalité du corps, devient chair. Nous avions posé la question de savoir pourquoi c’était à la mort et à la guerre, et non à l’amour, qu’il incombait de dépasser la naturalité, c’est-à-dire qu’il revenait de faire de l’homme un être  au delà de la nature, en un mot un être métaphysique. A cette question, Hegel répond que c’est parce que l’autre, comme objet du désir, (premier moment de la conscience de soi) se présente initialement comme une conscience embarrassée dans l’élément de l’être ; et c’est cet être qu’il faut cesser de poser par la menace, c’est cet être qu’il faut suspendre par la menace de mort pour que l’autre se trouve comme pur être pour soi et qu’il puisse me reconnaître comme pur être pour  soi, c’est à dire comme conscience. Le début de la relation à l’autre est l’avènement de la mort et de la destruction. Le corps de chair, c’est-à-dire le corps qui n’est plus englué dans la naturalité, est d’abord le corps qui va mourir. L’injonction à l’autre est «  reconnais moi comme être pour la mort, c’est à-dire au delà de tout corps ». C’est pourquoi, l’on pourrait dire sous forme de boutade certes, mais il s’agit d’une boutade néanmoins signifiante, que la chair dont  parlent les phénoménologues aujourd’hui, cette chair dont on nous rebat les oreilles, n’est , pour Hegel, ni la chair du sujet fini et excentré, ni la chair de l’autre, ni la chair du monde mais c’est bien  littéralement de la chair à canon. Nous avons donc quitté la relation naturelle pour arriver au duel de deux consciences, duel dont je vous rappelle une fois encore Clausewitz fait la matrice de toute guerre dés la première page de son livre. Or, si précisément nous approfondissons  cette pensée fondatrice du duel, de la guerre et du combat qu’est la dialectique du maître et de l’esclave, nous pouvons apprendre, par opposition, beaucoup sur Clausewitz. Et, en effet, que s’est il passé dans la philosophie allemande avec la Phénoménologie ? Nous avons pour la première fois sans doute depuis longtemps un texte philosophique qui est un texte  existentiel, au sens ou il ne s’agit plus seulement de présenter des hypothèses sur ce qui est (Dieu, l’âme, le monde) de manière extérieure et surplombante I.e en se situant d’emblée comme conscience connaissante, universelle et neutre. Nous avons ici une conscience qui fait l’expérience du monde, une conscience qui doute, qui imagine, qui aime aussi et qui nie (air connu !).  Nous n’avons  plus l’Ego transcendantal mais le sujet incarné. Or ce sujet incarné est l’être pour la mort et cette possibilité la plus haute de l’homme ne se révèle que par et dans la guerre. Tel est bien l’enseignement de la Phénoménologie si vous relisez le texte. Vous avez  d’abord un corps tout entier ancré dans la naturalité du désir, un corps désirant qui n’est pas le corps de chair mais le corps naturel, le corps que soigne et étudie la science, le corps sexué que nous partageons avec les animaux ; or, on sort de l’animalité, on accède à l’esprit, par le risque de la mort, c’est-à-dire  l’exposition de soi, le sacrifice de sa vie ; l’esprit se fait chair par la mort, par la guerre chez Hegel. Vous voyez à quel point, vous allez avoir un discours de glorification de la guerre puisque c’est par elle que le corps devient  esprit, c’est par la guerre que l’homme devient métaphysique, c’est par la guerre que la conscience devient pour soi, c’est-à-dire libre, c’est-à-dire encore authentiquement humaine.  La mort que nous abritons en nous, et qui est, dira Heidegger, notre possibilité la plus haute, est  ce qui confère à la conscience sa liberté  ; elle apparaît comme constituant l’essence, l’en soi véritable de la conscience. La mort est la négativité absolue en qui la conscience a son essence, son fondement et qu’elle trouve en dedans d’elle comme son maître (« la mort le maître absolu » selon la phrase de la Phéno). Par là, la guerre comme don de soi  est ce qui permet de révéler la possibilité la plus haute de l’humanité. Ce qui est humain par excellence, c’est la guerre et non la raison ou l’amour. L’homme n’est  animal rationnel, c’est-à-dire au delà de la nature,  qu’en tant qu’il accepte de devenir un être pour lequel la mort n’est plus une limite, et c’est là ce qui se joue dans la guerre. Cette analyse sur la mort et l’exposition de sa vie expliquent ou éclairent les déclaration de Hegel sur la guerre et vous permet de comprendre à quel point la guerre est  louée par Hegel. Lisons ensemble quelques un de ses textes de glorification : (je vous indique au passage, anticipativement et par parenthèse que Hegel n’est pas un phénomène isolé ; c’est là le fait de nombreux  philosophes de cette époque et là vous verrez Clausewitz tranche singulièrement avec ces déclarations héroïco-épiques et pas forcément en un sens négatif comme nous le pensions au départ). Nous comparerons le souffle épique de Hegel, Fichte et Rousseau sur la guerre à ce que nous avons appelé la morne défense des épiciers de Clausewitz (comme je vous le disais, vous pouvez vous douter de toute façon que si notre auteur a les faveurs de R. Aron, on ne va pas tomber dans l’exaltation, l’enthousiasme et la mystique.) Donc rappelons quelques unes des déclarations fracassantes de Hegel sur la guerre.
  Par exemple  : « la santé morale des peuples des peuples est maintenue en son indifférence vis à vis des choses finies qui tendent à se fixer de même que les vents protègent la mer contre la paresse où la mènerait un durable repos, ou la paix perpétuelle des peuples » Phie du droit, § 324. Vous devez comparer ici à la phrase que nous avons citée de Clausewitz qui stigmatise ceux qui déplorent : « l’indolence et l’inertie de leur époque ». Et vous voyiez combien Hegel peut être ici compté au rang de ceux que dénoncent Clausewitz. Hegel écrit encore : « non seulement les peuples sortent renforcés de la guerre, mais de plus les nations qui sont elles mêmes hostiles les unes aux autres, trouvent grâce à la guerre à l’extérieur la paix au dedans », p. 324.
Hegel se fait l’écho d’une position partagée à son époque, tant par Fichte que par Rousseau, position que l’on peut qualifier d’héroïque. A ce titre Fichte écrit dans Les discours à la nation allemande, (autre texte clé sur lequel je reviendrai):
«  C’est seulement par delà la mort, animé d’une volonté que la mort ne saurait ni plier ni faire reculer que l’homme devient capable de quelque chose. L’exaltation est la seule chose honorable, la seule chose authentiquement humaine.». (Quel souffle !! Mesdemoiselles, il vous faudra apprendre si vous voulez l’agrégation, à oublier que vous préférez les hommes vivants plutôt que morts ! Je plaisante évidemment)
De même lorsque Hegel vante le caractère universel de la guerre, ce qu’il entend souligner c’est cette fonction de la guerre qui permet aux individus de se nier en tant qu’individu , de se dépasser eux mêmes. Dans la guerre, se manifeste le principe d’Aristote que cite Hegel : « la cité est par nature antérieure à l’individu ; si, en effet, l’individu pris isolément est incapable de se suffire à lui même, il sera par rapport à la cité comme les parties par rapport au tout. L’homme qui ne peut être membre d’une communauté ou qui n’en éprouve pas le besoin parce qu’il se suffit à lui-même ne fait en rien partie d’une cité et par conséquent soit une brute ou un dieu.   Aristote,  Politique, 1253 A 25. En fait, comme je vous le disais c’est la guerre qui fait l’homme, c’est par elle qu’il sait qu’il n’est ni brute ni Dieu. Qu’est ce qui me révèle comme homme si ce n’est ce sacrifice de soi, ce don de l’individu à une instance plus haute, don de ma vie que la guerre requiert, que la guerre exige.
 Cette veine héroïque se trouve également chez Rousseau mais sera élevé au centuple chez Hegel et Fichte dans le contexte justement qui est celui de Clausewitz Ie des guerres napoléoniennes. Donnons néanmoins quelques aperçus de cette veine d’exaltation héroïque chez Rousseau. Cela ne vous fera comprendre que mieux combien Clausewitz tranche par son ton anormalement mesuré et modéré dans le contexte qui est le sien. Dans Le discours des sciences et des arts, Rousseau fait l’éloge de la guerre et de la vertu  militaire, de la vertu qui est la force de l’âme qu’il découvrait dans l’antiquité. Il écrit, et là encore vous pouvez mettre cela en regard de la citation que je vous ai donné de Clausewitz (et plus tard de quelques extraits de son texte que nous étudierons précisément) tel  :  « tout vrai républicain a l’amour de sa patrie ; cet amour fait toute son existence ; il ne voit que sa patrie, il ne vit que pour elle ; sitôt qu’il est seul, il est nul ». p. 153. Et cet amour ne s’accomplit que par l’opération de la guerre par laquelle l’individu rejoint le niveau de la totalité (sacrifice). L’individu n’a d’existence authentique que dans une communauté vivante pour laquelle il se sacrifie.
Plus encore, Rousseau critique la raison et lui oppose l’enthousiasme. Il écrit : « il n’a y a que les armes de feu qui sachent combattre et vaincre. Tous les grands efforts toutes les actions sublimes sont leur ouvrage : la froide raison n’a jamais rien fait d’illustre ». Or, pour Rousseau, et Hegel reprendra cela,  l’héroïsme n’est possible que dans le cadre étroit de la cité, du peuple et non dans l’horizon cosmopolite. D’où la glorification de la guerre que vous allez trouver au détriment d’un projet de paix perpétuelle. A ce titre Rousseau écrit :
« l’amour de l’humanité donne beaucoup de vertus comme la douceur l’équité la modération la charité l’indulgence mais il n’inspire point le courage ni la fermeté et ne lui donne pas cette énergie qu’elles reçoivent de l’amour de la patrie qui les élève jusqu’à l’héroïsme » Fragments politiques, De la patrie, p. 536. En dernière instance, la paix n’est pas souhaitable, puisque seule la guerre révèle à l’homme son humanité, sa transcendance par rapport à la naturalité. La guerre est la manifestation de l’humanité de l’homme, parce qu’elle est transcendance des besoins matériels, spiritualisation ou dépassement des attachements matériels. En écho, Hegel écrit :  « par l’identité absolue de l’infini et du positif se forment les totalités éthiques qui sont les peuples ; les peuples se constituent ainsi comme individuels et en tant qu’individuels, ils affrontent d’autres peuples individuel » . Comme l’écrit Hyppolite commentant ce texte :  « la relation de peuple à peuple peut être une relation de coexistence un ordre plus ou moins stable de paix mais du fait même de l’individualité du peuple de son caractère exclusif et négatif, elle est nécessairement à un moment ou un autre relation de guerre » Introduction à la phie de l’histoire de Hegel. L’individualisme moral d’un Kant qui consiste à vouloir s’élever au dessus des totalité s éthiques est pour Hegel une pure illusion, il n’y a pas d’attitude hors l’histoire. A la pure illusion de l’individualisme moral se lie aussi celle du cosmopolitisme.
L’homme libre est celui qui ne craint pas la mort. Cette négation de la nature en quoi consistait la liberté selon Fichte, Hegel lui donne sa signification concrète ; la manifestation sensible de la liberté, c’est la guerre en laquelle tout ce qui est déterminé, et donc est négation, est à son tout nié. Négation de la mort comme limité, dépassement de cette borne, de cette finitude par le don de sa vie. Si on célèbre l’héroïsme au combat c’est  parce qu’il n’existe pas d’autre moyen de dépasser l’individu ; c’est la seule possibilité authentique QUE l’homme a de  se dépasser.
Voilà le contexte dans lequel Clausewitz écrit, le moment en lequel il intervient. De la guerre, certes, est publié simplement en 1832, juste après sa mort,  par sa femme, mais le texte est commencé presque vingt ans avant. Nous avons à ce titre une note de 1816 où Clausewitz parle déjà de son manuscrit comme bien entamé, voire pense t-il à l’époque, en voie d’achèvement. Ce qui ne sera évidemment pas le cas puisqu’il dit, en 1816, vouloir publier un texte court et ramassé et, en fait, nous sommes face à un livre énorme dont seul le premier chapitre du livre 1er est entièrement rédigé. Nous avons donc l’œuvre d’une vie qui s’est faite entre 1806 et1831, qui commence avec la victoire des armées napoléoniennes, qui continue avec leur défaite, puis en temps de paix relative de 1815 à 1831.  J’en profite avant de reprendre le fil de mon propos qui est la comparaison entre l’exaltation de Hegel et de la modération de Clausewitz pour faire un point d’information bibliographique,  concernant cette fois  le corpus de notre auteur. Le corpus d’après Aron se divise en cinq grands types de textes : 1) De la guerre que Aron appelle le traité.  2) les récits de campagne 3) les lettres 4) Ecrits ou lettres politiques, par exemple les notes politiques sur Machiavel, l’ Umtriebe 5) Les écrits épars proche de Vom Kriege, par exemple Théorie du combat, édition Economica, 1998,  qui est un traité de tactique qui a été résumé dès  1835 par un officier polonais, mais dont on ne connaît pas l’origine, peut-être un cours dit-on ; ce que je vous signale simplement pour vous apprendre au passage que dans le corpus vous trouvez des cours puisque Clausewitz a enseigné durant de longues années et a dirigé  l’école de guerre de la Prusse.
Bien ce point information fait, revenons au fil du propos et non de l’épée, à savoir que nous découvrons que Clausewitz est en fait un auteur qui tranche sur un contexte héroico-épique, d’exaltation guerrière. C’est ce constat qui nous permet en fait de passer à notre deuxième partie et de déconstruire les trois raisons de ne pas aimer l’auteur, que nous avons élaborées dans notre première partie. En fait, on peut tout aussi bien dire que Clausewitz par son développement très précis de l’essence de la guerre tente d’endiguer un mouvement qui se fait jour en Allemagne et qui mènera à la catastrophe finale que l’on a connu au milieu du XXéme siécle. C’est en tout cas ce que je voudrais soutenir dans cette deuxième partie.

II) Les raisons de considérer ce texte comme un grand texte philosophique

J’ai dit qu’il s’agissait sans doute d’un militaire borné et d’un nationaliste suspect et ce sont ces deux points, réunis en un seul, que je voudrais déconstruire sous la rubrique : un penseur allemand modéré et lucide.

A)    Un penseur modéré

Le terme modéré pourrait en première approximation choquer. Certes nous n’avons pas d’exaltation héroïque comme chez Hegel, certes le modèle est le commerce et pas le don de soi, mais néanmoins Clausewitz est le théoricien de la guerre absolue, et généralement quand il est question d’absolu on a pas a faire à des modérés, croyez en ma vieille expérience. Plus sérieusement, comme vous pouvez le voir dés le début de notre texte et comme nous y reviendrons : Clausewitz met en place une sorte « d’idéal type » de la guerre en soi ou guerre absolue. Il vous explique que cette guerre absolue désigne l’affrontement total, qui se manifeste par une ascension inévitable à la violence extrême, sous l’effet des actions réciproques des deux combattants, combattants qui cherche chacun à asservir l’autre à sa volonté et pour se faire à le désarmer. Ainsi, la guerre absolue est  mouvement de violence pure qui visera tout d’abord la soumission de la volonté de l’ennemi (paragraphe 2) et donc son désarmement (paragraphe 4). Cela étant, il convient de noter que cela ne vise pas principalement la destruction physique de l’autre.  La guerre absolue ne signifie donc pas la destruction totale. La guerre comprend un pôle d’entendement rationnel, de pondération par rapport au déchaînement de la passion. En effet, Clausewitz à la fin du livre I, parvient à la thématisation d’une sorte d’attelage trinitaire, à savoir l’entendement rationnel, qui est l’attribut du gouvernement, les passions, qui animent le peuple et la libre activité de l’âme qui caractérise le général, celui qui commande les troupes. Donc en fait, entre l’élément dont j’ai parlé tout à l’heure à savoir le paradigme du commerce -qui tranche sur les accents épiques et sacrificiels de Hegel- et le concept même de guerre absolue -dont le nom est trompeur puisqu’en fait pour Clausewitz l’objectif idéal de la guerre est l’anéantissement des forces armées de l’ennemi-, on peut à bon droit parler de modération. Et on le peut d’autant plus, qu’à l’époque où Clausewitz écrit se fait jour des éléments d’un déchaînement inquiétant. Ce déchaînement a été perçu par certains contemporains notamment par Heine, dont le texte  De l’Allemagne  est en fait contemporain de notre traité. Je voudrais vous lire ce texte étonnamment prémonitoire puisqu’il dit que si l’Allemagne continue dans les excès qui sont les siens, elle finira par provoquer la destruction de l’Europe et la sienne propre, la guerre pour la guerre, la mort pour la mort, la destruction pour la destruction.
(Une précision : ce passage est contre les philosophes allemands, les miens au demeurant, et donc je ne suis pas d’accord ; mais la question n’est pas de savoir avec qui je suis d’accord ou pas.) Ce passage est troublant car il est écrit à la même époque où intervient Clausewitz et il en partage l’opinion, opinion qui nous permettra de basculer dans la deuxième partie, où nous verrons qu’ « il faut se méfier de l’enthousiasme » . Les trois philosophes en question ne sont pas considérés comme des défenseurs de la pure raison mais comme des  foments de l’exaltation, de l’enthousiasme et du mysticisme.
Donc vous avez là un texte étrangement annonciateur de ce qui va se passer en Allemagne bien après,  au moment de la destruction totale édictée par Hitler.  Et c’est peut-être cela que Clausewitz a voulu éviter par son traité et sa pensée De La guerre ». En ce sens, la guerre absolue des armées serait  une antidote à la destruction totale des peuples.
Donc ce texte de Heine : De l’Allemagne, Tel, Gallimard, p. 152 à 154
Je lis donc   ces trois pages hallucinantes de prémonition.
« la révolution allemande ne sera ni plus débonnaire ni plus douce  parce que la critique de Kant, l’idéalisme transcendnatal de Fichte et la philosophie de la nature l’auront précédées. Ces doctrines ont développé des forces révolutionnaires qui n’attendent que le moment pour faire explosion et remplir le monde d’effroi et d’admiration. Alors apparaîtra …
le philosophe de la nature sera terrible en ce qu’il se met en communication avec les pouvoirs de la terre, qu’ils conjurent les forces cachées de la tradition… alors ce jour là hélas viendra, les vieilles divinités gurerrières se leveront de leur tombeaux fabuleux ;; Thor se dressera avec son marteau gigantesque et détruire les cathédrales gothiques ….Le tonnerre en Allemagne est bien a la vérité allemand aussi, il vient en roulant un peu lentement ; mais il viendra et quand vous entendrez un craquement comme jamais craquement ne s’est fait encore entendre dans l’histoire du monde sachez que le tonnerre allemand aura enfin touché son but. A ce bruit les aigles tomberont mort du haut des airs, et les lions dans le désert les plus reculés d’Afrique baisseront la queue et se glisseront dans leurs antres royaux . On exécutera en Allemagne un drame auprés duquel la révolution française ne sera qu’une innocente idylle…. «
   C’est de ce tumulte destructeur que voulait préserver De la guerre . C’est en tout cas la thèse que je soutiendrai. Clausewitz serait lucide sur les excès en germe en Allemagne et viserait par son approche scientifique, wissenschaftlich, à limiter les secousses sismiques qui se font sentir dès 1830 et dont Heine enregistre les signes précurseurs.  Nous verrons donc la prochaine fois en quoi l’on peut considérer Clausewitz comme : B) Un allemand lucide


TROISIEME COURS

La dernière fois, nous avions donc vu comment il était loisible de déconstruire les raisons de ne pas considérer le texte De la guerre comme un texte digne d’intérêt. A une première approche superficielle- mais nécessaire-, qui nous avait fait caractériser Clausewitz sous trois rubriques, comme A) un militaire borné, B) un nationaliste suspect et C) un penseur sans grande références culturelles, nous avions opposé une deuxième approche plus précise et profonde, approche de l’œuvre qui, à l’inverse, considérerait Clausewitz comme A) un penseur modéré, B) un allemand lucide et C) un général philosophe.  Plus exactement, nous  avions achevé le point A où nous avions vu comment Clausewitz s’opposait aux déclarations fracassantes sur la guerre de son époque. Ces déclarations que nous avions lues chez Hegel, Fichte et par delà eux chez Rousseau, participaient de ce que nous avions appelé une posture héroïque qui glorifiait le sacrifice de l’individu à une instance supérieure, qui exaltait la mort comme la plus haute possibilité de l’homme. La mort est pensée comme ce par quoi l’homme, s’arrachant à la naturalité du corps, accède à son essence proprement  métaphysique, le don de sa vie comme le moment de l’incarnation, le moment ou la chair se fait esprit. Or cette essence au delà de la phusis, la guerre seule la révèle, la guerre pour laquelle la mort n’est plus une limite mais une valeur, voire la valeur la plus haute. Face à ce discours, le texte de Clausewitz  a pu nous apparaître comme témoin d’un souci de mesure.  La notion de guerre absolue, idéal-type mis en place dans le chapitre 1du livre 1, évoqué lors de précédente séance, s’oppose en fait à l’idée d’une destruction totale. Plus précisément encore, tout se passe comme si, avions nous dit, la guerre absolue des armées avait pour but de se préserver de la destruction totale des peuples. Et en effet, le discours d’exaltation que nous avons restitué contient en lui d’étranges germes de destruction, destruction qui se réalisera au milieu du XXéme siècle et que Heine avait prévu dés  les années 1830, quand il relevait « cette ardeur au combat que nous trouvons chez les anciens allemands et qui veut combattre non pour détruire ni même pour vaincre mais pour combattre ». Je vous avais lu ce passage étonnamment prémonitoire de Heine, ce passage en lequel il  redoute une révolution politique auprès de laquelle la « révolution française prendra des allures d’innocentes idylles », ce passage en lequel il annonce la folie de la destruction finale de l’Allemagne par elle-même. Dans la mesure où un quasi contemporain de Clausewitz (Heine a 17 ans de moins que C, il naît en 1797)  perçoit dans l’Allemagne de son époque la lame de fond qui emportera tout, un siècle plus tard, on peut postuler que  Clausewitz lui aussi a pressenti cette curieuse tentation qu’est « l’ardeur au combat qui veut combattre non pour détruire ni même pour vaincre mais pour combattre », ce commencement de ce qui sera la marque de fabrique du nihilisme. Heine, dans le texte que je vous ai lu pressent « le vacarme et le tumulte » ; or, on peut dire que Clausewitz chercherait par sa théorie réglée de la guerre à préserver son pays et l’Europe de ce vacarme et de ce tumulte à venir. C’est ainsi que l’on peut réinterpréter la comparaison avec Hegel, comparaison au départ défavorable à Clausewitz puisqu’on avait d’un côté l’exaltation de la transcendance dans la mort et de l’autre l’ennuyeuse et plate considération du négoce, commerce dont nous avions vu qu’il était paradigme pour penser et la paix et la guerre. En fait, Clausewitz serait lucide sur les excès en germe en Allemagne et viserait par son approche scientifique, son approche wissenschaftlich, à limiter les secousses sismiques qui se font sentir dès 1830 et dont Heine enregistre les signes précurseurs.
C’est donc le début du point B, après un penseur modéré,  un allemand lucide sur l’Allemagne comme l’est Heine, dans le texte que je vous ai lu

B)    Un allemand lucide -qui s’oppose au point B de notre première partie qui était un « nationaliste suspect »-

  1) Les excès du sublime

a)    La mesure face à la démesure

Le souci de Wissenschaftlich dont vous trouvez de nombreuses occurrences et ce dés les premières lignes de votre texte, serait en fait un signe d’une volonté de mesure et de raison en des matières, à savoir la vie, la passion et la mort, qui ne sont pas mesurées.  Par suite,  De la guerre  peut être lu comme une mise en garde et une tentative de point d’arrêt à un discours exalté dont un concept philosophique semble malheureusement avoir été le symptôme, concept philosophique qui serait le cheval de Troie du tragique que connaîtra l’histoire, concept annonciateur du vacarme et du tumulte qui balaiera l’Allemagne dont parle Heine. Ce concept c’est, semble t-il, le concept de sublime. Souvenez vous combien, dans les citations que je vous ai donné, ce concept de « sans limites » revenait comme un entêtant leit-motiv. C’est sur son caractère possiblement dangereux que je voudrai attirer l’attention ici et mettre en regard le texte wissenschafltlich de Clausewitz. (entendons nous bien il ne s’agit pas de critiquer en tant que tel le concept de « sublime » ; c’est le concept qui permet de penser l’art et à mon sens la raison humaine elle-même et peut-être d’autre encore qui ne sont ni art ni raison ni homme ; il n’est donc nullement question de  critiquer le concept de sublime mais d’attirer l’attention sur des usages possiblement dangereux de celui-ci ; le meilleur des concepts ou la plus belle des idées peut avoir si on les transpose dans d’autres domaines des effets néfastes, or il est possible que Le sublime en politique , pour reprendre le titre d’un livre de M. Richir, ne soit pas souhaitable en tant que tel ou alors sous des modalités qu’il faut penser). Le sublime, vous le savez, se définit comme « l’absence de limite ».  Dans la troisième Critique, Kant vous dit que le sublime peut-être considéré comme le contre-concept du beau. Le beau artistique a à voir avec la forme de l'objet, forme qui consiste en sa délimitation, en ses contours et donc en ses limites. C’est la notion de limites, de délinéation, de contours qui définit l’objet ici. C'est pourquoi chez Kant, comme chez Rousseau, dans l'appréciation du beau artistique, le dessin prime sur la couleur qui, simple ornement, est toute entière subordonnée à un tracé préalable, à un contour, à une limite. Le sublime, en revanche, renvoie à l'informe, à l'excès (Kant parle souvent de monstrueux). On ne peut que souligner cette thématique de l’excès intrinsèquement lié au sublime. Et de l’excès au délire, il y a une mince frontière qu’il faut veiller à ne pas franchir. Plus précisément, le sublime tente d'être selon l'expression de Kant une présentation de l'infini ; dans le sublime : « l'imagination du spectateur se sent...illimitée en raison de la disparition de ses bornes ».  Mais si l'oeuvre sublime tend à présenter l'infini, cette présentation ne saurait être présentation positive ; la saisie actuelle de l'infini est impossible ; il est à ce titre révélateur que l'énoncé donné comme le plus sublime par Kant soit le deuxième commandement de l'ancien testament : « Tu ne feras pas d'image taillée de ton Dieu, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre et qui sont plus bas que terre (dans les eaux) ». Parce que l'infini ne peut-être contenu dans aucune figure, le sublime signe la faillite de la figuration, la faillite de toute représentation. Le sublime est mise en cause de la figure, il est sinon présentation de l'imprésentable, à tout le moins, selon la juste expression de Lyotard : présentation qu'il y a de l'imprésentable . Le sublime est donc le moment où la figuration ne peut plus penser ce qui est, le moment où, par exemple, en art, le peintre, parce qu'il a pour tâche de penser l'infini dans le fini, ne peut plus avoir recours à la figure mais doit procéder à sa mise en question, c’est-à-dire à la défiguration de la figure ou à l’illimitation de la limite pour reprendre une expression que vous trouvez chez Fichte. Or, ce concept du sublime, normalement positif, puisqu’il s’agit de penser l’infini dans le fini, l'infigurable dans la figure,  l'invisible dans la vision , ce concept de sublime, il semble qu’il ce soit déréglé en Allemagne durant les deux derniers siècles. Son passage de l’art à l’existence, et de là à la politique le métamorphoserait en une puissance négative et destructrice.  Le « sans limite » pose la question de savoir ce qui se passe quand la mort n’est plus une limite. Et lorsque la mort n’est plus un limite, alors on est  soit dans la guerre, soit dans la religion.  De la guerre  serait donc une mise en garde contre les excès en germe dans la posture héroïque qui glorifie la mort, la posture qui en fait la plus haute possibilité de l’homme. C’est là en tout cas une thèse générale que l’on peut soutenir et à la lumière de laquelle on peut penser Clausewitz comme un allemand lucide qui a pu percevoir, comme Heine, les potentiels dangers d’un dérèglement de certains thèmes philosophiques ou idéaux conceptuels. Et c’est pourquoi il était important de mettre en regard l’entreprise de Clausewitz et la mystique du duel, du dépassement des limites et de glorification de la mort que vous trouvez dans différents textes de l’époque, comme par exemple la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel. Il faut ici ne pas hésiter à comparer, dans votre commentaire, sa définition de la guerre comme duel à  la glorification du duel comme expression de l’essence métaphysique de l’homme que nous avons vu chez Hegel.

2) Point presse

Avant que de rappeler l’allure que pourrait prendre dans votre commentaire ce type de comparaison que j’ai amplement développée dans les deux premiers cours, faisons un point « historico-philologique », marquons une petite pause bibliographique. Je vous l’ai dit, il y a eu une polémique sur la nature de la relation de Clausewitz à Hegel. L’avait il lu ou non ? Le connaissait-il ou pas ? Du strict point de vue des faits, je vous signale que lorsque Hegel enseignait à l’université à Berlin dans le même temps Clausewitz était directeur de l’école de guerre. Du strict point de vue des textes, le nom de Hegel n’est jamais cité par Clausewitz, ni dans ses textes ni dans ses lettres (R. Aron le note, tome 1 p. 360 dans un paragraphe intitulé « la dialectique des concepts. Kant et Hegel ») Néanmoins, la thèse de l’hégélianisme de Clausewitz a été soutenue longtemps et l’est encore aujourd’hui. Le texte clé de cette interprétation est un texte allemand de 1911 de Paul Creuziger significativement intitulé Hegels einfluss auf Clausewitz (qui fait écho en fait à un texte de H. Cohen, sur lequel nous reviendrons, texte prononcé en 1883 et intitulé De l’influence de Kant dans la culture allemande). L’auteur montre comment par sa manière de procéder par opposition ainsi que par les triades qu’il met en place, C. s’inspirerait directement de la dialectique hégélienne. Et de fait, nous avons vu la dernière fois un exemple de triade chez C. Souvenez vous , à la fin du livre I, étaient thématisées en un attelage trinitaire « la passion du peuple », « l’entendement du politique ou de l’homme d’état », et la « volonté libre du chef des armées »). De surcroît, on a cru pouvoir établir que Clausewitz avait des amis à l’école de guerre qui étaient hégéliens. R. Aron s’en prend assez violemment (l’adjectif violemment ne convient pas pour Aron, disons avec une pointe de véhémence, un soupçon d’énervement) à cette thèse. Il écrit, je le cite p. 367. « … ». Dés lors, comment trancher entre un C. hyper hégelien comme le veut la tradition le plus souvent allemande et un C. insoucieux de son grand contemporain, comme le veut un Aron, sur ce coup, à moitié déchaîné ? En soi, philologiquement et historiquement, je n’ai pas de réponse à cette question et laisse donc à de plus habiles le soin de décider. Mais pour vous qui devez commenter ce texte  et donc y trouver des concepts philosophiques et des références conceptuelles, je vous propose de bricoler une mignonne synthèse qui consiste à comparer Clausewitz et Hegel, afin de montrer la différence entre les deux auteurs. Cela dit, comme je ne voudrais pas vous faire accroire par là que l’histoire de la philosophie est une discipline frivole qui consiste à rapprocher arbitrairement des auteurs qui ne se connaissent pas pour bien montrer qu’ils n’ont strictement rien à voir et qu’il convient donc de ne pas les comparer, je dirai ceci sur la question des influences. Hegel et Clausewitz sont des stricts contemporains, ils sont dans la même ville,  Hegel est très connu, non seulement dans tout Berlin mais au delà, dans toute l’Europe et est considéré comme le grand philosophe de son siècle. Clausewitz, on le verra dans le point suivant, est cultivé et philosophiquement curieux. Il est directeur de l’école de guerre pendant que Hegel est le grand ponte de l’université de Berlin (pour donner un équivalent je crois que l’on peut dire que c’est l’équivalent du directeur de notre école polytechnique et d’un grand professeur de la Sorbonne, du temps où il y en avait). Enfin, beaucoup de gens cultivés de l’époque sont hégéliens. L’ensemble de ces paramètres font qu’il semble inimaginable que Clausewitz ignore tout de Hegel. Même s’il ne l’a pas lu précisément, il ne peut en ignorer les thèmes, les lignes de force et de fracture. Sur cette épineuse question de l’influence d’un auteur sur un autre, il semble raisonnable de procéder de la manière suivante : 1) retenir les auteurs nommément cités, (Newton et Euler pour De la guerre, mais aussi Montesquieu, Fichte et Machiavel dont le nom apparaît dans d’autres textes). 2)  Elargir cette connaissance aux penseurs que l’auteur ne peut pas ne pas connaître, ne fut ce que par ouï dire, et cela  eu égard aux auteurs qu’il cite, aux amis qu’il rencontre, aux professeurs qu’il a eu (et Clausewitz a eu des professeurs kantiens), ainsi qu’ aux débats qui agitent son époque.  Cela ne signifie pas qu’il a tout lu soigneusement,  cela signifie qu’il en est imprégné. Or, eu égard à tous ces paramètres, on peut dire que Clausewitz est imprégné de Hegel, comme un baba l’est de rhum (ne retenez pas cette comparaison, fruit de la fatigue).
C’est pourquoi, je vous propose de comparer les deux auteurs en n’omettant pas de rappeler les éléments pertinents (il ne le cite pas nommément, et patati et patata.) ; je vous propose de les comparer pour mieux faire saillir la spécificité et l’originalité de la démarche de Clausewitz. Sur la question du duel et de la dialectique du maître et de l’esclave que Aron récuse, il me semble quand même important de noter que la comparaison permet de comprendre mieux le dessein de Clausewitz. Ce point presse fait, revenons au fil de notre propos, en lisant concrètement ensemble le début du texte de C. et en reprenant in concreto et non plus in abstracto cette comparaison que je vous propose d’effectuer entre le duel de Hegel et le duel qui ouvre De la Guerre.

 Lecture du paragraphe & de De la Guerre

La différence d’accent est ici  signifiante et dit l’allure générale de l’entreprise générale de Clausewitz par rapport au contexte dans lequel il se trouve.  Ce qui est frappant, si on compare texte à texte, c’est l’identité de thème et la différence d’accent. Identité de thème car, dans les deux cas, la matrice de la guerre, c’est le duel. Ainsi Clausewitz écrit : «  Bornons nous à l’essence de la guerre le duel. La guerre n’est rien d’autre qu’un duel à plus vaste échelle. Si nous voulions saisir en une seule conception les innombrables duels particuliers dont elle se compose, nous ferions bien de penser à deux lutteurs. Chacun essaie au moyen de sa force physique de soumettre l’autre à sa volonté ; son dessein immédiat est d’abattre l’adversaire afin de le rendre incapable de toute résistance ». Vous avez exactement la même situation chez Hegel dans la dialectique du maître et de l’esclave, le duel comme matrice de tous les combats, de tous les conflits, de  toutes les guerres. Mais  le souffle n’est pas le même et si nous comparons les deux textes, nous voyons surgir d’un côté un penseur  modéré ou un rationaliste de type critique (kantien) face à une pensée susceptible de s’exalter, puisque encore une fois le duel est ce qui exprimera le moment où la mort n’est plus une limite mais une valeur. Il y a une glorification de la mort qui commence dans la Phénoménologie de l’esprit, qui commence en fait au moment où la philosophie se veut philosophie du sujet incarné, où elle se veut chair et non plus esprit. (D’ailleurs, ceux qui critiquent le caractère abstrait du l’ego transcendantal devraient prendre parfois le temps de se dire que  si l’ego transcendantal  n’aime pas,  il ne tue pas non plus et que c’est peut-être pour cela qu’il faut le sauver. Ne notez pas cela, vous voyez bien que c’est une digression extravagante et inadmissible qui vous vaudrait d’être collé si vous la faisiez le jour de l’agrégation, où il vous est interdit de dire ce qui vous passe par la tête).
Cette  glorification de la mort est un choix décisif qui orientera toute la philosophie à venir, choix dont je vous avais dit combien il n’allait pas de soi, y compris au sein de la Phénoménologie de l’esprit qui à la sortie du premier moment de la conscience de soi aurait pu « tomber » sur l’amour plutôt que sur la mort. Dans la phénoménologie, l’esprit aurait pu venir au corps, se faire chair autrement que par la mort. Nous avons un choix de Hegel pour la thématique de la mort, un choix de l’être pour la mort comme seul signe de la sortie hors de la naturalité, comme possibilité la plus haute, nous avons un choix de la mort comme valeur. Or, on peut dire que quelque chose en Allemagne se passe avec ce choix pour la mort plutôt que pour l’amour, choix qui ne fait que s’esquisser chez Hegel mais qui deviendra prégnant chez Schopenhauer, Spengler puis Heidegger, enfin catastrophiquement dans l’histoire réelle et non l’histoire simplement pensée. C’est une certaine forme de tragique, et de glorification du tragique qui mène à du plus tragique encore. Ce que vous voyez se mettre en place dans les années 1815 et qui progressivement va monter en puissance et en nuisance, c’est l’idée de la guerre comme valeur suprême. Or c’est sur ce point que Clausewitz n’est plus d’accord et c’est là ce que peut vous indiquer la fameuse phrase sur laquelle nous reviendrons : « La guerre est la continuation de la politique avec d’autres moyens ». Envisageons brièvement cet autre trait (nous y reviendrons à un autre moment du cours de manière plus approfondie) c’est un trait qui étaie l’idée d’un penseur lucide, trait que l’on pourrait  appeler après « les excès du sublime » :  les limites de la guerre.

2) Les limites de la guerre

 La guerre n’est pas une valeur en soi mais c’est  un prolongement. Clausewitz écrit : « la guerre est une partie des relations politiques qui ne fait pas cesser les relations politiques ». Clausewitz ne voit dans la guerre qu’un changement de moyens et non un changement de  nature des relations politiques. Pour Clausewitz, la guerre ne saurait être séparée de la politique et elle doit rester un moyen, mesuré et adapté aux buts qui la  provoquent. Cette sujétion de la guerre à des fins politiques (I.E le fait qu’elle soit moyen et non fin), est importante. La guerre est  limitée par de l’autre, à savoir la politique. Or cette notion de limitation de la guerre s’oppose au « sans limites » du sublime, sublime qui peut avoir des usages déréglés. La mise en pratique de la guerre doit être capable d’éviter la bellicisation extrême, qu’induirait évidemment la guerre pour la guerre ou « le combat pour le combat » dont vous parlait Heine vendredi dernier. Il est évidemment décisif qu’il y ait limitation de la guerre. Si vous reprenez le texte de Heine, il y avait une limitation à la folie guerrière des germains, c’était la religion ; je relie le passage : « .. ». Avec la religion, vous avez ce qu’on pourrait appeler un dispositif réglé du « sublime », (c’est-à-dire de la thématique de l’infini dans le fini, de l’infigurable dans la figure ou de l’éternité dans le temps, vous avez donc un dispositif qui permet l’avènement pacifique du sublime, vous avez  un cosmos et non un chaos, cosmos qui permet l’irruption du sublime comme puissance positive et non comme force négative. Si vous supprimez cet aspect, il faut penser à mettre en place d’autres dispositifs pour que l’infinitisation ne se dérègle pas en devenant désir de la mort, désir d’une mort qui ne serait plus limite, qui serait le désir de la guerre pour la guerre, du combat pour le combat, de la mort pour la mort, c’est-à-dire, encore une fois, pur nihilisme. Et c’est ce souci de limiter la guerre  qu’exprime Clausewitz. Il l’exprime en disant que la guerre n’est pas seulement la guerre mais aussi la politique. Une mésinterpétation de cette formule a consisté à l’inverser et à comprendre la politique comme la continuation de la guerre. Or Clausewitz n’est pas un militariste exalté, et il a toujours estimé absurde de confier la politique aux chefs d’armée. C’est la politique qui doit définir les recours aux armes. C’est la finalité politique qui  permet de rechercher une conclusion, autre que l’anéantissement, au conflit.  Il incombe au réalisme politique d’éviter la montée aux extrêmes et de savoir limiter la guerre pour ne pas abolir toute possibilité de paix. Lorsque les limites politiques de la guerre sont oubliées alors on fait un usage belliciste de la politique, dont peut résulter la guerre totale, forme dégénérée de ce que Clausewitz  appelle la guerre absolue (notion que nous avons déjà abordée) ; la guerre totale serait la guerre de pure extermination destructrice de l’autre, en tant que nation, race ou culture ennemie. C’est cette destruction totale que pressent Heine et que sans doute le traité de Clausewitz a pour ambition d’endiguer (en vain au demeurant, puisqu’elle aura lieu un siècle après). Il cherche à en préserver l’Allemagne précisément en proposant une doctrine wissenschaftlich de la guerre et non plus une exaltation romantico-héroïque.  Nous avons donc bien affaire à un penseur lucide qui pressent le pire et cherche à l’éviter. Aussi,  nous pouvons à la lumière de ces nouvelles analyses relire d’un œil neuf la citation dont nous étions parti, à savoir : « En regard d’un tel spectacle de la vie civile, le fait de vaquer sans bruit à ses affaires privées prenait forcément figure de stagnation et c’est dans ce sens qu’il faut les entendre déplorer sans fin l’indolence et l’inertie de leur époque ». Steinhauser p. 406. Nous avions dit combien en première lecture cette phrase  pouvait paraître choquante, puisque encore une fois on ne donne pas sa vie pour des considérations de boutiquiers. Mais en fait,). Clausewitz récuse une certaine forme d’exaltation de ses contemporains. Pour lui, il n’y a pas de guerre juste, il n’y a pas guerre sainte ; et sans doute est ce avec ce troisième  trait que l’on voit apparaître le mieux la spécificité de Clausewitz par rapport à son époque.  Ce troisième trait, je l’ai intitulé :

3) La guerre sans âme (vous verrez pourquoi)

 Contrairement au dispositif hégélien, la lutte à mort, en fait, ne produit rien, ni dépassement ni reconnaissance, ni transcendance. La lutte à mort signifie seulement que l’existence de l’un dépend de la destruction de l’autre. La guerre est une action violente qu’il est vain de vouloir humaniser ou glorifier en la pensant comme mise en œuvre de la possibilité la plus haute, comme mise en jeu de « l’être pour la mort ». Dés lors que la meilleure stratégie est d’être toujours le plus fort et que la loi est de réussir et le but, de vaincre, il s’agit dans de l’ emporter par les armes, asservir la volonté de l’autre. La guerre n’est donc pas une demande de reconnaissance de l’homme en l’homme,  elle est un désir d’asservir, de désarmer ou d’anéantir l’ennemi. C’est déjà nettement moins sublime. Il n’est donc pas de guerre justes, il n’en est que d’effroyables. Et dire cela c’est en fait rompre avec un discours d’exaltation. (exaltation qui il faut le reconnaître est parfois un peu la tendance de l’idéalisme allemand ; il faut dire que les concepts y sont  exaltants, « la mort, la raison, l’absolu » pour Hegel, ou « l’infini, la raison l’absolu pour Fichte ». Et l’absolu, finit toujours par vous allumer, c’est-à-dire  par vous rendre allumés. Ce qu’ils sont un peu tous, je dois bien le reconnaître, et dont on a vu la trace dans les citations que je vous ai lues l’autre jour).
Il y a donc chez Clausewitz, l’idée que la guerre doit être considérée pour ce qu’elle est, sans idéalisation, sans état d’âme. C’est évidemment un trait décisif à verser au compte de sa lucidité. Cette lucidité se marque dans son souci de  considérer la guerre de manière réaliste, sans grandiloquence, mais également sans  répugnance. Nous venons de voir qu’il récusait la posture héroïque, mais il récuse aussi toute tentation de la « belle âme ». Je lis le paragraphe 3. « les âmes philantropes pourraient imaginer (denken) qu’il y a une façon artificielle de désarmer et de battre l’adversaire sans trop verser de sang et que c’est à cela que tend l’art authentique de la guerre. Si souhaitable que cela puisse paraître c’est une erreur qu’il faut éradiquer. Dans une affaire aussi dangereuse que la guerre les erreurs dus à la bonté d’âme sont précisément la pis des choses. » (denken en fait c’est s’imaginer dans un sens de l’allemand courant, de l’allemand aprlé ; voilà pourquoi votre traductrice traduit ainsi, alors que vous, il ne vous viendrait pas à l’idée en contexte philosophique pur de traduire « denken » par s’imaginer. Nous reviendrons sur ces options de traduction, soit littéraire soit philosophique).
Pour comprendre ce passage, et nous amuser un peu, je vous conseille de voir Les canons de Navarone, considéré comme l’un des plus grands film de guerre : Antony Quin et Gregory Peck, l’un colonel alpiniste, l’autre résistant grec  doivent saboter des canons allemands qui menacent des bateaux anglais, pendnat la seconde guerre mondiale.. Ils sont donc à la tête d’un commando et travaille étroitement ensemble mais on apprend que le résistant grec tuera à la fin de la guerre le colonel anglais qu’il soutient, car ce colonel a voulu à un moment se montrer gentleman avec l’ennemi et  il n’a pas été impitoyable et cette faiblesse a coûté le vie à la femme et aux trois enfants du résistant grec, plus -au passage- à un village entier. Bonté fatale et meurtrière ! Et donc le colonel (regardez bien le film) fait quasiment une citation exacte de Clausewitz. A cette seule nuance prés, qu’à la fin de cette citation quasi littérale, il ajoute désabusé  quelque chose comme « jusqu’au jour ou l’on s’aperçoit qu’on est devenu pire que l’ennemi », phrase très triste et très belle aussi.  Dans cette scène, vous avez donc une très belle illustration du concept de « montée aux extrêmes » de Clausewitz, notion que j’ai déjà évoquée et sur laquelle nous reviendrons évidemment tout au long de ces cours.
 Clausewitz est donc un partisan du réalisme contre l’attitude de la belle âme. Comme Fichte, qu’il cite et qu’il a lu, -j’y reviendrai-, il pense qu’il faut faire l’hypothèse méthodologique de l’homme méchant, pour pouvoir espérer expliquer le réel et l’histoire, en l’occurrence ici le moment où le réel est plus que réel,   à savoir dans la guerre.
Donc au terme de cette analyse, à savoir au terme de ce point 2, « un allemand lucide », nous pouvons estimer avoir déconstruite l’idée initialement posée et selon laquelle Clausewitz serait un nationaliste suspect. Bien au contraire apparaît il comme un allemand lucide qui à l’instar de Heine a prévu le pire, il apparaît comme quelqu’un qui « pressentait les loups » pour reprendre une phrase d’Aragon dans un de ses poèmes sur Desnos.  Clausewitz a voulu par une analyse scientifique du phénomène de la guerre éviter « le tumulte et le vacarme de l’Allemagne à venir », éviter l’excès qui trop souvent conduit au monstrueux.  Donc  au terme de notre déconstruction, Clausewitz apparaît comme un penseur modéré et lucide, qui pour cela qui a les faveurs de R. Aron (car encore une fois Aron fait dans le modéré, le pondéré, le mesuré ; c’est  pas un de ceux qui se sont fait allumer par l’absolu comme Fichte et Hegel !) ; il apparaît pourrait on dire comme un penseur des lumières face aux possibles excès lyriques de la guerre pour la guerre, face au monstrueux en germe dans la posture héroïque, pour laquelle la mort n’est pas une limite. C’est sur ce point que je voudrai finir, en montrant combien nous avons affaire à un général philosophe.

C)    Un général philosophe.

 En fait, je vous ai dit qu’il y avait peu de noms propres de savants, c‘est vrai mais Clausewitz a lu et étudié les philosophes tels Fichte, Kant, Montesquieu et Machiavel (je vous ai cité le texte : « notes sur Machiavel » dans le cours précédent). Nous sommes en présence d’ un militaire cultivé et attaché à la démarche philosophique, à tel point qu’on a pu parler de « brouillard métaphysique » à propos de sa pensée et lui reprocher son abstraction, qui se manifeste par exemple en ce qu’il n’analyse pas une bataille réelle. Cette accusation de « Brouillard métaphysique » a été faite par un auteur français, H. Camon dans un livre, paru en 1911, et intitulé simplement : Clausewitz. C’est ainsi que l’autre ouvrage de Clausewitz sur la guerre, que je vous ai cité la dernière fois, Théorie du combat, Clausewitz cherche à saisir l’essence du combat. Cette essence n’est pas définie à partir de variables empiriques, elle n’est pas la généralisation de faits constatés mais est déduite à partir de la finalité même du concept de guerre. Nous avons ici une démarche dont il convient de noter le caractère déductif et non inductif. C’est ce même caractère que vous retrouvez dans votre traité qui commence significativement par de l’essence de la guerre. Démarche déductive et philosophique car il s’agit de penser le concept et non de commenter le fait. A ce titre, Clausewitz indique dans sa préface ce qu’il entend par  « forme scientifique » qu’il entend imprimer à son exposé  (die wissenschaftliche form, traduit par notre traductrice « côté scientifique ». Je vous le disais : on ne traduirait pas comme cela un philosophe pur ; pour « form »,  vous ne vous aviseriez pas de mettre côté. C’est une traduction littéraire qui s’inspire de l’allemand courant. Je ne suis pas certaine que la traductrice ait tort  « en soi ».  Je constate simplement que cela ne correspond pas à nos habitudes de traduction philosophique, traduction  qui est plus littérale et plus attentive au concept et à la constance de la terminologie). Donc Clausewitz écrit ceci : « la forme scientifique consiste à scruter l’essence (Wesen) des phénomènes (Erscheinung) de guerre, de montrer leur lien (Verbindung mit der Natur der Dinge) avec la nature de la chose. » et précise : « l’auteur ne s’est jamais dérobé aux conclusions philosophiques ». C’est une notation importante même si ensuite Clausewitz la tempère en disant qu’il faut savoir accompagner « la décomposition philosophique par des considérations sur l’expérience ». Interroger l’essence c’est classiquement partir d’une définition que l’on détermine de plus en plus précisément. C’est pour cela que vous avez une allure quasi spinoziste dans le chapitre 1 en 28 points, 28 paragraphes. Arrêtons nous, en un premier moment de ce point C, a cette méthode du traité de la guerre, à cette démarche déductive, attachée à l’essence. Du moins est ce que nous ferons la prochaine fois, c’est-à-dire l’année prochaine.

QUATRIEME COURS

 La dernière fois, l’année dernière, nous avions donc vu comment il était loisible de déconstruire les raisons de ne pas considérer le texte De la guerre comme un texte digne d’intérêt philosophique. A une première approche nécessaire mais superficielle, qui nous avait fait caractériser Clausewitz sous trois rubriques comme : A) un militaire borné, B) un nationaliste suspect et C) un penseur sans grande références culturelles, nous avions opposé une deuxième approche plus précise et profonde, approche de l’œuvre qui, à l’inverse, considérerait Clausewitz comme A) un penseur modéré, B) un allemand lucide et C) un général philosophe.
Plus précisément nous en étions à cette troisième rubrique que nous commencions à aborder. (La dernière fois nous avions esquissé le premier moment, point 1, de ce paragraphe C),  en insistant sur l’allure philosophique induite par le démarche de Clausewitz. Donc nous sommes, je vous le rappelle car les fêtes ont peut être été fatales à votre ardeur guerrière,  dans la deuxième partie,  dans le point C)  intitulé « Un général philosophe », et dans ce point C , dans le point 1,  intitulé :

1)    « Une démarche scientifique, déductive et attachée à l’essence ».

 Je vous rappelle le propos sur lequel nous avions conclu l’année passé à savoir que Clausewitz est à ce point attaché à la démarche philosophique, qu’on a pu parler de « brouillard métaphysique » à propos de sa pensée et lui reprocher son abstraction, qui se manifeste par exemple en ce qu’il n’analyse pas une bataille réelle. C’est ainsi que dans son autre ouvrage sur la guerre, que je vous ai cité la dernière fois, Théorie du combat, paru aux éditions Economica, Clausewitz cherche à saisir l’essence du combat. Cette essence n’est pas définie à partir de variables empiriques, elle n’est pas la généralisation de faits constatés mais elle est déduite à partir de la finalité même du concept de guerre. Nous avons ici une démarche dont il convient de noter le caractère déductif et non inductif. C’est ce même caractère que vous retrouvez dans le traité qui commence significativement par le livre intitulé « de l’essence de la guerre ». Il y donc une démarche déductive et philosophique en ce qu’ il s’agit de penser le concept et non de commenter le fait. A ce titre Clausewitz indique dans sa préface ce qu’il entend par  « forme scientifique », forme qu’il  entend  imprimer à son exposé  (die wissenschaftliche form, traduit par côté scientifique ; je vous l’ai dit on ne traduirait pas comme cela pour un philosophe ;  c’est une traduction littéraire plus sensible à l’usage qu’au concept ; comme je vous l’ai dit je ne suis pas certaine que la traductrice ai tort ; en soi ; j’ai même tendance à penser qu’elle a sans doute raison mais  je constate que cela ne correspond pas à nos habitudes de traduction philosophique qui est plus littérale et plus attentive au concept et à la constance de la terminologie ; en outre sa trad date de 1955 et l’ habitus de traduction  philosophiques littérales s’est  renforcé. Nous sommes en fait confronté à ce texte qui est un texte limite puisqu’il n’est pas écrit par un philosophe, je ne puis que vous conseiller de dire au jury au cours de votre commentaire de texte, quelle option vous choisissez : l’option littéraire ou l’option philosophique, l’élégance et l’évidence de l’usage ou la précision et la technicité du concept ?  Mais revenons au sens du texte ;  Clausewitz écrit ceci : « la forme scientifique consiste à scruter l’essence (Wesen) des phénomènes (Erscheinung) de guerre, de montrer leur lien (Verbindung mit der Natur der Dinge) avec la nature de la chose. » et précise : « l’auteur ne s’est jamais dérobé aux conclusions philosophiques » ; c’est une notation importante même si ensuite Clausewitz la tempère en disant qu’il faut ensuite accompagner la décomposition philosophique des considérations sur l’expérience ». Interroger l’essence c’est classiquement partir d’une définition que l’on détermine de plus en plus précisément. C’est pour cela que vous avez une allure quasi spinoziste dans le chapitre 1 en 28 points, 28 paragraphes. Ajoutons, en outre, pour parfaire l’explicitation de cette phrase de la préface, par laquelle Clausewitz définit son  l’ambition   que Wissenschaftlich (scientifiquement) est à l’époque synonyme de philosophique. Il convient de rappeler ici le terme  de Fichte à savoir la philosophie comme Wissenschaftslehre, et d’évoquer Hegel dont tout la volonté est tendue vers la science puisque, je vous le rappelle, la Phénoménologie de l’esprit était initialement la première partie d’un livre que Hegel avait intitulé :  « système de la science ». Le wissenchaftlich est un strict synonyme de philosophie et non de sciences régionales au sens où nous l’entendons maintenant
Si le texte sur lequel vous tombez à l’agrèg est extrait de ce livre I, chapitre I il est évident qu’il vous faut vous rappeler ce fort ancrage dans la philosophie, qu’il vous faut expliciter le terme « wissenschaftlich » et enfin qu’il vous faut à  caractériser avec précision la  forme du texte, à savoir une forme déductive qui procède du général au particulier, de la définition aux faits empiriques,  de l’essence au divers du phénomène. (vous devez donc reprendre les indications générales que je vous donne ici pour mettre en perspective le paragraphe que vous allez commenter, mettre en perspective le texte c’est-à-dire lui donner sa ligne de fuite, pour mieux faire saillir sa profondeur philosophique. Si par exemple le texte comprend le terme wissenschaftlich ou wesen ou encore si comme c’est le cas pour tout  le chapitre I,  il est l’illustration de la méthode déductive utilisée par Clausewitz, vous devez reprendre toutes les considérations générales que je vous fournis dans ces séances de présentation des lignes structuratrices de l’œuvre.)
Cette allure déductive du traité relevé, il convient  de commenter maintenant la dernière partie de la citation qui nous permet de caractériser plus avant le terme central de wissenschafltlich :   « La forme scientifique  consiste à scruter l’essence (Wesen) des phénomènes (Erscheinung) de guerre, de montrer leur lien (Verbindung mit der Natur der Dinge) avec la nature de la chose ». Nous avons là, sinon une citation stricte,  au mois un écho, une réminiscence de Montesquieu et de la fameuse définition qui ouvre L’esprit des lois : « la loi est un rapport nécessaire qui dérive de la nature des choses ».
Parler de la nature de la chose c’est renvoyer consciemment ou non à Montesquieu et c’est donc la première référence qu’il nous faut développer pour étayer cette thèse d’un général philosophe (objet de l’ensemble de mon propos) et achever par là de caractériser la méthode de Clausewitz.

2)    L’influence décisive de Montesquieu

a) la méthode de Montesquieu explique le plan de De la guerre

En fait, la méthode de Clausewitz s’inspire de Montesquieu. Le plan que suit Clausewitz dans son livre est le plan que suit L’esprit des lois. L’ on progresse de la nature de la guerre (son essence) pour définir ensuite le principe de la guerre puis, pour aller enfin aux points les plus concrets (par exemple la défense en montagnes ou encore celle des forteresses, chapitre 10 du livre 6). On procède donc du général au plus particulier, on va de l’idée à la chose, de la définition au fait. On va de l’unité du concept à la diversité des phénomènes. Et sans doute est-ce en cette progression même que l’influence de Montesquieu est la plus lisible. En effet,  comme le souligne R. Aron, Monstesquieu  a pour problématique centrale la suivante, je cite Aron, p  107 : «Comment concilier la définition  selon la nature propre et permanente avec la diversité des phénomènes ». Or, Clausewitz applique cette problématique générale à la problématique de la guerre, ce qui nous donne la question suivante, structuratrice de l’ensemble du texte de Clausewitz :   « comment concilier la définition de la guerre selon sa nature propre et permanente avec la diversité des guerres, des faits de guerre ». La question est ici celle de l’application du général (essence) au particulier (phénomènes dans leur diversité), de la possibilité  d’énoncer des règles générales qui vaillent pour le divers des phénomènes. Parce qu’il commence par l’essence -la définition de la guerre- pour progressivement s’acheminer vers les phénomènes concrets (« défense dans les montagnes, attaque des forteresses, etc.) Clausewitz suit en fait la méthode de l’auteur de L’esprit des lois qui se posait la question du rapport entre concept et réalité historique. C’est même là tout le propos de L’esprit des lois : établir le lien entre concept et fait historique. En ce sens, on ne saurait comparer l’œuvre de Clausewitz à celle de Thucydide : La guerre du Péloponnèse , comme on l’a fait parfois. En effet, la guerre du Péloponnèse  est un récit de  guerre, fait à partir de l’exposition des faits. Thucydide analyse des faits réels, des faits de guerre et en tire des maximes générales. La méthode est donc clairement inverse. C’est une méthode inductive et non déductive ; Clausewitz lui part de l’essence pour aller au phénomène. En fait, si nous relisons la  phrase dont nous sommes partis et en laquelle Clausewitz délivre son intention , à savoir :  « La forme scientifique  consiste à scruter l’essence (Wesen) des phénomènes (Erscheinung) de guerre, de montrer leur lien (Verbindung mit der Natur der Dinge) avec la nature de la chose »,  nous avons le concept clé qui est celui de «nature ». Nature est ici à comprendre au  sens d’essence, de détermination intrinsèque d’une chose, ce qui la définit I.E ce sans quoi elle ne serait pas. La nature de la chose, c’est la considération de l’essence, au delà des accidents. Ainsi, si l’on reprend le fil conducteur qu’est la méthode de  Montesquieu, nous pouvons voir qu’il distingue trois types de régime : république, monarchie,  despotisme ; ces régimes ont une nature -ou un esprit en fait puisque nature  cela signifie définition de l’essence- ; cette essence permet de faire une typologie des lois constitutives de ces régimes (constitutives en un sens essentiel, c’est-à-dire sans lesquelles ces régimes ne peuvent  être). Cela dit, cet aspect déductif est, chez Montesquieu, tempéré par la considération des faits historiques, par exemple le fait qu’un régime éclot dans un pays plutôt qu’un autre peut dépendre de facteurs contingents (souvenez vous de la fameuse théorie du climat).
Or, si vous suivez le plan même du traité de Clausewitz, sa progression apparaît comme le décalque de cette démarche. Le premier livre définit la guerre, c’est-à-dire détermine sa nature à partir de la considération de sa finalité (nous y reviendrons) . Ce premier livre met donc en place les principaux concepts du système. Le deuxième livre est une épistémologie, nous dit Aron, c’est-à-dire une « théorie de la théorie ». Une question structure ce livre en même temps qu’elle en révèle le caractère épistémologique. Clausewitz se demande par exemple si la guerre est un art ou une science, si le chef applique des principes et opère par calcul ou si l’exercice de son intelligence relève de ce qu’on appelle le « génie ». Nous avons donc là une réflexion de type épistémologique, qui fait l’intérêt de ce deuxième livre que vous avez à commenter. Par rapport à ces deux premiers livres exclusivement théorique, les livres suivants (III, IV, et V que vous n’avez pas à commenter), donc les livres suivants représentent une descente progressive vers les phénomènes, c’est-à-dire la diversité des guerres. Le livre III, intitulé « de la stratégie en général » s’organise autour d’une opposition moral-physique, soit : quelle force de la volonté et quelles forces physiques faut il pour gagner la guerre, Ie réaliser sa finalité qui est d’asservir la volonté de l’ennemi et pour ce faire le désarmer (je vous rappelle que ce sont là les premiers moments du chapitre I livre I et qu’il ne faut pas rater une occasion de le redire dans votre commentaire). Les livres IV et V traitent de la stratégie et de la tactique dans leurs manifestations historiques. Il s’agit donc de décliner les modalités concrètes du combat. Stratégie et tactique sont les deux concepts qui structurent ces livres IV et V. Nous y reviendrons plus précisément, à un autre moment du cours,  mais disons en première approximation que les deux concepts « stratégie et tactique » sont les plans de bataille mais abordés d’un point de vue différent. Dans les deux cas, il s’agit d’organiser le champ de bataille mais selon que l’ennemi est vu ou pas ; ce sont des concepts quasi phénoménologique puisque leur définition dépend de l’angle de vision.  Von Bulow écrit à ce titre « la stratégie est la science des mouvements en dehors du champ de vision de l’ennemi, la tactique à l’intérieur de celui-ci » , Esprit du système de la guerre moderne. (rappel sur Von Bulow : il s’agit de ce théoricien militaire prussien, mort en 1807,  qui écrit l’esprit du système de guerre moderne, dont vous avez un extrait de texte dans Guineret  Clausewitz et la guerre. Von Bulow  conçoit la guerre comme une vaste physique des chocs sur le modèle de la science de Newton. Von Bulow va essayer  de concevoir la  série de lois qui structure les masses en mouvement que sont les armées sur le modèle de la physique des chocs. Cet auteur croit donc possible une science stratégique absolument a priori ; une science des actions humaines.)
Donc le plan de bataille est une anticipation des mouvements des masses que sont les armées, et cela  se définit selon l’angle de  vision.
A ce titre, comme toutes ces considérations sont peut-être loin des motivations profondes qui vous ont fait « entrer  en philosophie »,  et pour manière de plaisanterie et de détente, et surtout pour vous permettre de mémoriser le lien intrinsèque entre plan et mouvement de masses, je ne puis que vous conseiller l’opéra d’Offenbach La grande duchesse de Gérolstein , divertissement délicieusement anti-militariste (écrit en 1867). Donc voilà le dialogue, sur le plan de campagne du général Boum :
La duchesse :  « ah nous allons enfin pouvoir examiner le plan de bataille du général Boum »
Boum : « c’est très simple. Je partage mon armée en trois corps. Il y en a un qui ira à droite, un autre qui ira à gauche, et autre qui ira au milieu ».
Dans ce premier moment du  dialogue, vous pouvez voir fonctionner deux des catégories importantes de Clausewitz, catégories que nous avons commentées la dernière fois à savoir : le politique, incarnée par  la duchesse et le général qui soumet son plan de bataille (c’est-à-dire  stratégie et tactique) au politique qui décide. Or ce plan, vous le voyez, consiste en mouvement de masse, en déplacement des corps. Et ce déplacement vise un but, ce que vous précise le général Boum juste après. Donc après l’exposé de son plan de Bataille que la duchesse ponctue par un « superbe », le général précise :
 « mon armée se rendra ainsi par trois chemins directement vers le point unique où j’ai résolu de me concentrer. C’est là que je les battrai ».
 Vous avez là la finalité de la guerre et donc la définition du mouvement par rapport à une finalité. C’est important cette notion de finalité (même si je donne l’impression de plaisanter) car c’est cette finalité qui fait que la guerre n’est pas réductible  à un pur calcul mathématique, qui se contenterait de penser à partir des lois du choc et du mouvement. Plus encore si on suit le dialogue légèrement désinvolte d’Halevy, le librettiste d’Offenbach, vous voyez aussi comment la guerre est limitée par la politique,  le rôle de la politique étant incarnée ici par la duchesse. Ainsi, et à titre d’exemple, le général s’excite tout seul et dit :
 « c’est là que je les battrai, c’est là » et la duchesse réplique
« mais  calmez vous ». Néanmoins, le général continue à s’allumer tout seul ; c’est le propre des généraux que de s’exciter tout seul . Ainsi, il hurle
:  « je vous dit que c’est là que je les battrai », et la duchesse de s’exclamer :
 « mais vous allez vous faire mal » !
 Et là vous voyez bien comment la guerre est limitée par autre chose et comment livrée à elle-même, elle se déploie sans pouvoir s’arrêter, et c’est ce que Clausewitz appelle « la montée aux extrêmes » dans le livre I, chapitre 1. C’est la montée aux extrêmes qui fait l’essence de la guerre et, seul, le politique peut limiter cette propension de la guerre à aller toujours plus loin. Cette montée aux extrêmes, un autre protagoniste de ce dialogue le résume, il s’agit d’un capitaine qui dit au général :
« mais c’est bouffon vos trois chemins » et il propose ceci comme plan :
« on va direct à l’ennemi. Y a qu’un chemin. Et avec les autres on cogne, on cogne tant qu’on peut ; on cogne c’est tout ».
Donc ce que vous voyez dans ce dialogue facétieux c’est a) comment la guerre est limitée par la politique (général et duchesse) b) comment si elle ne l’est pas, elle va aux extrêmes (« on cogne c’est tout ») et c) comment cogner suppose un plan, c’est à dire une anticipation des mouvements des masses, art de l’anticipation qui se divise en deux disciplines : la stratégie et la tactique. C’est ce couple stratégie et tactique qui structure les livres IV et V. Si nous revenons au plan donc, les 2 livres suivants, VI et VII s’avancent encore plus dans le sensible, le phénomène, le concret. Ces deux livres parlent de la défense et de l’attaque (c’est l’opposition qui règle ces deux livres ; nous reviendrons sur cette structure d’opposition ou de couple de concepts opposés, qui ont pu faire penser que Clausewitz était hégélien ou s’inspirait de la structure de la dialectique hégélienne mais pour l’instant revenons à notre démonstration initiale à savoir montrer comment on va du général au particulier dans ce plan. Nous avons la série suivante : Essence (I), épistémologie (II), stratégie en général (III), stratégie et tactique dans des circonstances particulières (IV et V), puis enfin modalités concrètes de l’attaque et de la défense (VI et VII). Le livre VIII est le plus inachevé et traite du « plan de guerre » et revient à l’aide des études conduites dans les chapitres précédents sur la notion de guerre en son ensemble. (en dernière instance vous avez une structure circulaire du traité).
Donc que conclure de cet exposé du plan du livre si ce n’est que cet ordre rigoureux est bien l’illustration des termes « Wissenschafltlich », déductif et surtout la réalisation de la phrase :  « la forme scientifique  consiste à scruter l’essence (Wesen) des phénomènes (Erscheinung) de guerre, de montrer leur lien (Verbindung mit der Natur der Dinge) avec la nature de la chose ». Phrase qui se fait elle-même l’écho de la fameuse définition qui ouvre L’esprit des lois : « la loi est un rapport nécessaire qui dérive de la nature des choses » ? Vous devez dans tous développement du livre I, chapitre I, insérer ce développement  dans votre commentaire du texte (la référence à la duchesse de Gerolstein en moins, ces exemples n’étant là pour  associer à l’étude d’un texte austère quelques sensations agréables et chantantes, ce qui en période de préparation est nécessaire si vous ne voulez pas craquer, et aussi pour vous faire mémoriser des notions que normalement un philosophe oublie, parce qu’il faut être sérieux et avouer gentiment que l’attaque des ponts et la défense des forteresses,  on s’en fiche quand même un peu, sauf si les ponts sont les ponts entre la théorie et la pratique  et les forteresses celle de la raison).       
 Donc, vous le voyez ce premier point démontre la thèse d’un général cultivé qui se réfère à  Montesquieu. Il nous faut poursuivre encore cette influence de Montesquieu sur Clausewitz en indiquant deux autres incidence de la pensée de l’auteur de l’esprit des lois sur celui de « de la guerre »

b) la deuxième influence de Montesquieu : le souci du style

L’autre influence de Montesquieu sur Clausewitz, est une influence qu’il relève lui-même. Elle se trouve dans la volonté qu’exprime Clausewitz de faire des chapitres brefs, riches en maxime . Il écrit « la manière dont Montesquieu avait traité ces sujets étaient vaguement présents à mon esprit » (obscurément, schweben : être présents, flottaient obscurément ; schweben chez Fichte c’est l’attitude de l’esprit qui oscille, fluctue, le moment où l’attention n’est pas fixée ou concentrée sur un point). Cette mention de ce désir de Clausewitz d’écrire des chapitres courts en référence explicite à Montesquieu nous permet de faire une remarque importante. En effet, vous pourriez à juste titre vous étonner de l’écart entre ce désir de chapitres courts et le résultat. Il faut en fait noter que généralement on distingue dans la formation du traité différentes couches ou vagues de rédaction. Je vous l’ai dit, c’est l’œuvre d’une vie et donc nous allons trouver des phénomènes de sédimentation. A ce titre, on distingue  trois étapes dans l’élaboration du traité : on parle de l’in octavo de Coblence, constitué  de courts chapitres dans le style de Montesquieu.  (Avant 1815 ; à cette époque : l’influence de Montesquieu est la plus grande et est perceptible d’emblée par exemple dans les textes de 1812,  Principes les plus importants de la conduite de la guerre en vue de compléter l’enseignement que j’ai donné à son altesse royale le prince héritier qui complète la vue d’ensemble de l’enseignement militaire durant les années 1810 1811 1812). Ensuite vous avez une deuxième « couche » ou sédiment constitué par le gros volume rédigé entre 1823 et 1826 (avec les 6 premiers livres, mais pas le 7éme et le huitième). Enfin, vous avez la révision de 1828-1830, comme ébauche du VIIéme et VIIIIéme livre et la révision du premier livre et d’une partie du deuxième. Il vous faut noter qu’aux yeux de Clausewitz seul le livre I était vraiment achevé. Donc nous avons une influence de Montesquieu non seulement du point de vue de l’ambition (articuler le général au divers des phénomènes), non seulement du point de vue de la méthode (procéder de l’essence au faits plus concrets) mais également du point de vue  du style, du traitement, au moins au niveau de la volonté explicite même si la réalisation effective débouche sur autre chose, à savoir un gros livre avec des chapitres longs.

c) L’influence de Montesquieu dans la théorie politique des états

La troisième influence sensible de Montesquieu se décèle au niveau du contenu des thèses et plus précisément à propos d’une thèse politique précise que l’on a appelé : « la théorie de la société européenne des états ». Il s’agit de prôner un équilibre européen entre les états et de faire en sorte que jamais un état (par exemple la France) ne soit plus fort que l’ensemble des autres états réunis (par exemple la coalition Prusse, Autriche-Hongrie,  Angleterre, Russie). Il s’agit en fait de toujours veiller à ce qu’il y ait un contrepoids crédible à la puissance et à la volonté hégémonique qui anime chaque état. Il faut à ce titre veiller à ce qu’il n’y ait pas de menace sur l’intégrité d’un état (à l’époque par exemple le partage de la Pologne). Il ne peut exister au dessus des états ni super état ni organisme de régulation, qu’il soit exécutif ou simplement juridique ; il faut donc un système d’équilibre (ce qui peut vous expliquer l’intérêt d’Aron pour cet aspect en plein période de l’équilibre de la terreur), ou pour le dire autrement il faut qu’aucun des états n’ait intérêt à changer unilatéralement son action. Par la société européenne des états, il s’agit d’arriver à une sorte d’équilibre de Nash , Ie ce moment où personne n’a intérêt à changer son action de manière unilatérale. On voit là encore ce qu’on peut appeler le réalisme face, par exemple, au idéaux de Kant qui souhaitait un organisme qui régenterait les relations entre état. C’est pour cette raison que Clausewitz est contre un certain démentèlement de la France après la défaite de Napoléon, contre l’idée par exemple de l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Il convient, dit il, de réconcilier la France avec l’Europe et d’opérer un équilibre entre les nations plutôt que d’asservir l’une et de créer un déséquilibre préjudiciable à une paix future (la catastrophe du traité de Versailles lui a donné raison). Clausewitz n’est pas comme les ultra dont un général de ses amis sur lequel je reviendrai dans un autre cours, qui voulait le démembrement et l’asservissement de la France. Clausewitz, vous le voyez,  fait montre en toute circonstance, de pragmatisme et de réalisme. Or, ce pragmatisme  indique une autre influence évidemment déterminante quand il est question de guerre, de politique et de conseiller du prince, que fut Clausewitz, puisque, comme vous pouvez le déduire d’un de titres d’un livre de Clausewitz  que je vous ai donné, il a été chargé de l’éducation militaire du prince durant trois ans. Cette autre influence c’est évidemment Machiavel. Cela sera mon troisième moment de ce paragraphe C, consacré au « général philosophe », point sur les influences qui doit vous aider à donner la ligne de fuite du texte précis sur lequel vous tomberez.




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